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Couleurs de l'incendie

Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:

Février 1927. Le Tout-Paris assiste aux obsèques de Marcel Péricourt. Sa fille, Madeleine, doit prendre la tête de l’empire financier dont elle est l’héritière, mais le destin en décide autrement. Son fils, Paul, d’un geste inattendu et tragique, va placer Madeleine sur le chemin de la ruine et du déclassement.
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
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— Oui, c’est ici…

La cuisinière regardait le policier par-dessus la balustrade, le poing fermé dans la bouche, comme face à un crotale.

— Je suppose, dit le commissaire, que c’est là-haut que ça se passe…

Il fit un signe à ses deux agents qui partirent l’un vers le salon, l’autre vers la cuisine, et lui-même monta d’un pas lent à l’étage.

Joubert s’appliquait à donner le spectacle d’un homme de sang-froid. Chaque seconde le rapprochait d’une situation nouvelle dont il commençait seulement à apercevoir les contours.

Dans le bureau, pourtant très en désordre, l’énorme coffre attirait toute l’attention, comme s’il était éventré.

— Et il n’y avait personne dans la maison ? En plein jour ?

Il s’était retourné vers Joubert et la cuisinière.

— C’est le jour du personnel, dit-elle.

— Mais vous, vous êtes là…

— Bah, pas vraiment…

Maintenant qu’on lui proposait de s’expliquer, qu’il y avait enfin quelqu’un pour l’écouter, elle reprenait du poil de la bête.

— J’ai été en courses toute la journée. Madame m’avait donné une liste longue comme le bras.

— Bien, coupa Joubert, maintenant vous allez nous laisser, Thérèse. Je vais voir avec monsieur.

Considérant la police comme une autorité supérieure au patron, elle aurait préféré une autorisation du commissaire, mais celui-ci était absorbé par la porte du coffre qu’il détaillait à travers des lunettes rondes qu’il tenait comme un face-à-main.

— Allez, Thérèse…, s’impatienta Joubert.

— Il y avait beaucoup d’argent là-dedans ? demanda le policier.

— Très peu. Quelques milliers de francs, je vais faire le compte.

— Des valeurs, peut-être ?

— Oui, enfin, non, enfin, des valeurs, ça dépend de ce qu’on appelle des valeurs…

— Des choses qui valent de l’argent.

— Je dois faire le point…

— C’est nécessaire. Pour la déclaration. Pour la plainte… Madame a sans doute des bijoux…

— Je vais voir avec elle…

— Mme Joubert est absente ?

Le choix d’une journée sans domestiques, l’éloignement de la cuisinière, c’était évidemment signé : Léonce venait de partir avec la caisse, du moins ce qu’il en restait.

— Elle doit être chez une amie, elle ne va pas tarder.

Le commissaire reprit le couloir, chercha à s’orienter.

Aucune pièce n’avait été dévastée comme le bureau, à l’exception d’une chambre très féminine (« Celle de Madame, je suppose… ») dont les tiroirs étaient ouverts, le coffre à bijoux était retourné sur la coiffeuse. Le policier emprunta ensuite l’escalier d’un pas pesant et revint vers la porte-fenêtre. Il avait remis ses lunettes dans sa poche et se grattait le crâne.

— C’est curieux… Normalement, un cambrioleur arrive de l’extérieur. Et quand il brise une vitre, les morceaux de verre se retrouvent à l’intérieur. Ici, c’est l’inverse, c’est très étrange.

Joubert s’avança, fit une petite moue qui exprimait son étonnement devant ce constat.

Un agent revenait de la cuisine.

— La cuisinière dit qu’on a pris l’argent du ménage.

Le commissaire interrogea Joubert du regard.

— C’est ce que nous lui donnons pour les dépenses courantes. Ça n’est jamais grand-chose, quelques dizaines de francs, tout au plus.

Le policier fit quelques pas pensifs, entra dans la grande salle à manger où les tiroirs des buffets là aussi étaient restés ouverts.

— La cuisine est retournée ?

— Ah, non, chef, bien rangée, au contraire !

— C’est curieux, non ?

Il regardait Joubert.

— On dirait que le voleur savait où se trouvaient les choses, il n’a pas cherché les bijoux, l’argent de la cuisinière, il y est allé directement, sans hésiter…

Dans l’esprit des deux hommes, les éléments se mettaient en place, à peu près de la même manière.

— Et puis, il y a les éraflures sur le coffre, dit-il à Joubert en pointant l’index vers le plafond.

Joubert écarta les deux mains, je ne vois pas…

— Quand on force un coffre, il arrive que l’outil dérape. On érafle une fois, deux fois. Avec un cambrioleur très maladroit, on trouve quatre ou cinq rayures, comprenez-vous, mais dix ou vingt, c’est très rare. Selon mon expérience, celui dont l’outil dérape aussi souvent ne serait pas capable d’ouvrir un coffre de cette nature. C’est qu’il faut du doigté… Ça donnerait presque l’impression qu’on a fait ces rayures intentionnellement. Pour simuler un cambriolage.

— Vous m’accusez de…

— Pas du tout, monsieur ! Je constate, je tâche de comprendre, voilà tout. Vous accuser, non, monsieur, vous n’y pensez pas…

Or, c’était visible, il y pensait.

— Mais voyez-vous, quand on s’attaque à une maison pareille, quand on a la chance, assez rare, qu’en pleine journée tout le monde soit sorti, on vient avec des caisses, on gare un camion pas loin pour emporter tout ce qui a de la valeur.

Il s’était approché d’un tiroir.

— On ne prend pas le porte-monnaie de la cuisinière en laissant l’argenterie derrière soi…

Le policier vit que son interlocuteur n’était plus vraiment à la discussion, les idées semblaient s’entrechoquer dans son esprit.

— Eh bien, on va faire un rapport. Vous faites un état de ce qui a été dérobé et vous passez nous déposer tout ça au commissariat. Le plus tôt serait le mieux.

Gustave était encore en pleine réflexion lorsque les policiers sortirent. Il s’ébroua et se mit à courir dans la maison, ouvrant les portes à la volée, c’est vrai, rien d’autre n’avait disparu, il revint à son bureau.

Léonce était venue voler l’argent et n’en avait pas trouvé. Il marchait dans la pièce à grands pas, écrasant les objets épars sur le sol. Mais pourquoi avait-elle emporté les documents, les plans ! C’était absurde ! Tout ça n’avait aucune valeur pour elle, jamais elle ne pourrait monnayer de pareilles choses ! À moins qu’elle ne soit déjà en contact avec quelqu’un de la concurrence, mais là c’était encore pire, on ne lui en donnerait pas le trentième de leur valeur ! Avait-elle été contrainte par son amant ? Joubert secoua la tête, pourquoi s’occuper de cela, il fallait se concentrer sur l’essentiel.

La situation était très tendue.

Son épouse s’était enfuie. Il avait sacrifié son entreprise. Avec ses plans et ses brevets, son trésor de guerre venait de disparaître.

Il ne lui restait plus que l’hôtel Péricourt. C’était peu.

Comment tout cela avait-il pu se déglinguer à ce point ? Et aussi rapidement.

Et cette mise en scène l’inquiétait. Il ne parvenait pas à lui donner du sens, à comprendre dans quelle situation nouvelle il se trouvait.

Madeleine écarta ce qui n’avait visiblement pas d’intérêt. L’essentiel tenait en deux gros dossiers. Sur le premier, Joubert avait inscrit en lettres rageuses (il devait être de mauvaise humeur ce jour-là) : « Hypothèse abandonnée ». Cela devait correspondre aux études abandonnées en mai. Sur le second : « Recherches en cours ».

Madeleine les posa discrètement sur la banquette à côté d’elle, réprima un mouvement de satisfaction, c’était parfait, mais elle se garda bien de toute réaction devant Léonce. Robert, lui, bayait aux corneilles. Quand on les voyait ensemble, on se demandait comment ces deux êtres avaient pu se trouver et même se marier, il y a des choses, chez les autres, qu’on ne comprend pas.

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