Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
C’était un train-couchette. Plus de quinze heures de voyage.
Vladi retrouva avec le même émerveillement les tentures en velours, le tapis des voitures, les lampes à abat-jour. Et un jeune contrôleur. Celui-ci n’était pas polonais d’origine, mais enfin, il était bien joli garçon tout de même. Paul dut faire l’interprète. Comme s’il parlait le polonais !
— Vladi, je te pré… sente Fran… çois. Par… pardon ?
— Kessler.
Vladi gloussa.
— Ich bin Polnisch, dit-elle.
— Ich bin Elsässer ! s’écria François.
— Na dann, ich denke wir können uns etwas näher austauschen…
Madeleine ne se montra pas avant l’heure du repas. Au wagon-restaurant, elle trouva Paul à sa table, s’installa à une autre, voisine, ils se firent des petits signes discrets, c’était très amusant.
Paul la regarda droit dans les yeux et sourit en demandant au garçon :
— Un p… porto, s’il… vous plaît.
Il lut sur les lèvres amusées de sa mère : chameau !
Ça lui monta tout de suite à la tête et lui coupa l’appétit. Vladi ingurgita donc une double ration de potage, de poularde aux petits oignons, de fromage et d’omelette norvégienne, rien ne lui faisait peur. Le jeune contrôleur passait et repassait. La tête de Paul dodelinait, Vladi le porta à bout de bras jusqu’au compartiment, mais il ne fallait pas dormir avant d’arriver à la frontière. Pour le tenir éveillé, elle se mit à parler, Paul écoutait distraitement, il avait hâte de se coucher.
Forbach, enfin.
On descendit le fauteuil sur le quai où il y avait pas mal d’agitation, les voyageurs, la police, les employés du chemin de fer. Le douanier ne voyait pas souvent des enfants comme celui-ci qui semblait très grand avec des jambes très courtes, ce devait être l’effet de la maladie, ou du fauteuil roulant. M. Paul Péricourt et Mlle Wlładysława Ambroziewicz. Il tamponna les passeports. On revint au train, des douaniers inspectaient les bagages, faisaient ouvrir les valises. Personne ne demanda à Paul de se soulever pour regarder sur quoi il était assis, ils auraient trouvé deux gros dossiers à couverture cartonnée.
Madeleine aussi passa la douane. Mme Léonce Joubert.
Le douanier tiqua un peu, la photo du passeport était loin de la réalité, mais on ne dit pas cela à une dame, surtout quand elle voyage en première et qu’elle a cet air d’assurance, on garde ça pour soi, je vous en prie, madame, faites bon voyage.
Le train repartit. Paul n’eut pas le loisir cette fois d’entendre les rires feutrés de Vladi, ses gloussements langoureux, ses halètements, parce qu’il n’y en eut pas. Le jeune contrôleur resta longtemps dans le couloir avec elle, à parler, à l’écouter. Puis Vladi décréta :
— No, a teraz już pora iść spać. Dobranoc, François…
— Gute Nacht dir auch…
Ce voyage était vraiment exceptionnel.
Solange ne se déplaçait plus guère, aller à la gare aurait été trop difficile. Elle envoya une limousine cueillir Paul et Vladi.
Le chauffeur, qui portait un brassard à croix gammée, hésita sur la question du fauteuil roulant. Il regardait d’un drôle d’air ce garçon un peu poupin qui ne marchait pas sur ses deux jambes comme tout le monde. Vladi déposa Paul sur la banquette arrière, empoigna le fauteuil d’un geste décidé, le plia et le fourra dans le coffre sans un mot.
Par la vitre, Paul aperçut sa mère, en Mme Joubert, qui prenait place dans la file des taxis, il en eut le cœur serré.
Les journaux français ne parlaient de Berlin et de l’Allemagne qu’à l’occasion des épisodes les plus brutaux de la propagande national-socialiste. Paul, qui s’était attendu à une ville à feu et à sang, quadrillée par des milices, la trouva en réalité bien provinciale. Il y avait du monde dans les rues, mais pas autant de soldats qu’il l’avait pensé, et s’il n’avait pas lu le compte rendu des récents événements, il aurait pu se croire dans n’importe quelle ville du nord de l’Europe. De nombreuses oriflammes à croix gammée étaient apposées sur les bâtiments officiels, la gare, l’université, la poste centrale, mais, s’il n’y avait eu quelques boutiques vides dont les vitrines étaient effondrées et qui portaient encore de grandes lettres dont la peinture avait coulé, il ne se serait pas cru à Berlin.
Solange trônait comme un monument dans le hall du Grand Hôtel Esplanade.
Quand Paul apparut, elle poussa un cri qui fit se retourner personnel et clientèle. Elle le serra dans ses bras énormes et flasques, l’embrassa comme pour le manger. Paul riait, partagé entre la joie de la retrouver et la tristesse de la voir autant changée. Son gros visage, de près, maquillé, poudré, grimé, semblait un masque de carnaval grotesque et pathétique. Il eut peur pour elle. Pouvait-elle encore chanter ? Il se souvint de son télégramme, « ta vieille Solange chante maintenant comme une casserole ».
— Tu vas bien, mon bébé en sucre ? demanda-t-elle. Tu n’es pas inquiet, au moins ?
Paul fut rassuré. Elle sentait tout mieux que tout le monde, ç’avait toujours été le secret de son art.
Ils gagnèrent l’ascenseur. Solange marchait lentement et lourdement, la poignée de la canne dont elle se servait disparaissait dans sa large main. Elle ne cessait de parler d’une voix forte, roucoulante, qui roulait les r plus encore que d’habitude, c’était un jour d’accent espagnol, il y en avait d’italien ou d’argentin, avec elle, c’était imprévisible.
— Veux-tu pas plutôt visiter la ville ? Ah, la porte de Brandebourg ! Il faut avoir vu ça, Pinocchio, moi je n’y vais plus, je l’ai vue cent fois !
Mais sitôt la proposition énoncée, elle l’avait oubliée.
Dans la suite de Paul et Vladi, elle se laissa tomber dans le large divan tandis que la jeune Polonaise ouvrait les valises, les malles, pendait les vêtements, envahissait la salle de bains en sifflant faux des airs que personne n’aurait pu reconnaître.
— Elle est toujours la même…, dit Solange.
— La mê… me.
Solange commença l’énumération de « ses misères ». Elle se plaignait de tout, geindre, gémir, c’était son registre, mais Paul devait convenir qu’elle avait cette fois de bonnes raisons.
Ce récital du lendemain donnerait lieu à des tractations jusqu’à la dernière minute parce qu’il y aurait le chancelier, la moitié de la salle serait occupée par le gratin du national-socialisme, sans compter les photographes, c’est-à-dire la propagande. Il y avait de l’inquiétude dans l’air, on l’assaillait de demandes, de questions, il fallait que tout se passe absolument comme prévu… Peut-être Solange prenait-elle conscience, maintenant qu’elle était à Berlin, que ce qui l’avait amusée pendant des mois prenait une dimension grave, politique, parce que les gens d’ici n’étaient pas des humoristes. Avait-elle peur ? C’est ce que Paul sentit.