Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Madeleine se contenta d’un sourire.
— Il va falloir vous mettre à l’abri, Léonce. Changer d’hôtel.
— Pourquoi ?
Il y avait un accent de panique dans sa voix. Madeleine l’avait obligée à cambrioler son propre mari, maintenant elle faisait d’elle une fugitive…
— On habite rue Joubert ! dit Robert.
Il était toujours émerveillé de cette trouvaille.
— Tais-toi, mon chéri, dit Léonce en posant sa jolie main sur son avant-bras, elle était assez énervée.
Elle fixa Madeleine droit dans les yeux.
— Et d’abord, on va s’installer ailleurs, mais avec quel argent ?
— Ah oui, c’est un vrai sujet… Justement, Léonce, dites-moi, en dehors des plans, dans le coffre de votre mari le second, il n’y avait pas… autre chose ?
— Vraiment rien !
Léonce avait presque crié. Déçue, visiblement.
— Rien… De l’ordre de combien ? insista Madeleine.
Robert soufflait de la buée sur son verre et dessinait des formes avec le bout de son nez.
— Combien de quoi ? demanda-t-il.
— Chéri ! C’est une discussion entre femmes !
Robert leva les mains, ah, c’est sacré ça, les histoires entre femmes. Il se tourna vers le garçon pour commander une autre bière, s’il y avait eu un billard, il serait allé tenter sa chance.
Madeleine regarda Léonce en souriant.
— Et donc…
Léonce fixait ses mains. Deux, répondit-elle avec ses doigts.
— Vous êtes bien certaine ?
— Ah oui, certaine !
— Certaine de quoi ?
C’était Robert qui revenait à la charge. Léonce se tourna vers lui.
— Mon chéri, tu veux bien nous laisser un instant, s’il te plaît ?
Elles avaient à parler entre femmes, Robert eut à cœur de montrer qu’il était un vrai gentleman, il se leva.
— Si cela ne vous messied… ne vous m’essois… ne vous dérange pas, mesdames, je vais aller me fumer un p’tit clope.
— Faites donc, dit Madeleine.
Et dès qu’il fut parti :
— Léonce, avant toute chose, je vous en supplie (elle avait pris ses mains dans les siennes), dites-moi… Comment faites-vous pour passer votre vie avec un pareil énergumène ?
Avec la question de la sexualité, Léonce tenait une revanche facile à laquelle elle ne résista pas, mais le souvenir des vilaines actions dont elle s’était rendue coupable l’empêcha de se montrer désobligeante. Elle se contenta de détacher un à un les doigts de Madeleine comme si elle voulait en faire le compte.
— Chère Madeleine, sur un plan, disons… intime, je vous assure que vous ne me poseriez pas la question si vous en aviez trouvé un pareil.
C’était cruel et toutes deux le savaient. Elles retirèrent leurs mains.
— Je veux mon passeport, déclara Léonce.
— Je vais vous le rendre dans quelques jours, mais il n’aura plus aucune valeur. Pire. Il vous conduirait directement en prison.
Léonce pâlit. Était-ce la fin ? Plus de passeport, cela voulait dire plus de fuite et donc plus d’espoir. Comme si elle se noyait et qu’elle allait mourir, elle refit, à une vitesse stupéfiante, le chemin qui, depuis l’enfance, l’avait conduite là, dans ce café, les épreuves, le père, Casablanca, le chagrin, le ventre, le sexe, les hommes, la fuite, et Robert, et Paris, Madeleine Péricourt, et Joubert…
— Quand me laisserez-vous partir ?
— Bientôt. Dans quelques jours, vous serez libre.
— Libre ! Avec quel argent ?
— Oui, je sais, la vie est dure. Soyez déjà heureuse que je ne vous envoie pas en prison…
— Qui me dit que vous ne le ferez pas quand vous n’aurez plus besoin de moi ?
Madeleine la fixa longuement.
— Rien. D’ailleurs, je ne vous l’ai jamais promis. Et pour m’éviter la tentation de vous y envoyer, je vous conseille de vous montrer coopérative…
Madeleine entra dans la chambre de Paul.
— Dis-moi, mon chaton…
C’était une nuit très douce, toutes les fenêtres ouvertes, l’air du dehors arrivait par petites vagues tièdes comme si elles venaient vous parler à l’oreille.
— J’ai bien réfléchi. Cela te plairait d’aller écouter Solange à Berlin ?
Paul hurla :
— Ma… maman !
Il serra sa mère dans ses bras. Elle éclata de rire.
— Mais, tu m’étouffes, laisse-moi respirer, mon Dieu…
Déjà Paul était redevenu sérieux, il avait attrapé son ardoise.
« Mais, l’argent ? Nous n’en avons pas ! »
— C’est vrai que nous n’en avons pas beaucoup. Mais depuis que nous sommes ici, je t’ai imposé bien des sacrifices, tu n’achètes plus de musique, tu n’as fait aucun voyage malgré les invitations… Enfin, bref…
Elle le fixa avec un air gourmand.
— Alors ? Berlin ou pas Berlin ?
Paul hurla de joie. Vladi entra précipitamment :
— Wszystko w porządku ?
— Oui, t… tout va b… bien, cria Paul, on va à… Ber… lin !
Pris d’un doute, il empoigna son ardoise et jeta sur une page : « Maman, c’est après-demain ! On n’aura jamais le temps ! »
Madeleine fouilla dans sa manche et en sortit trois billets de train. Première classe. Paul fronça les sourcils. Que sa mère décide ce voyage à la dernière minute, il y avait peut-être des explications. Qu’elle achète les places les plus chères était plus surprenant. Mais que son billet à elle soit rédigé au nom de Mme Léonce Joubert était franchement mystérieux. Paul se grattait le menton.
— Officiellement, dit-elle, je ne vais pas voyager avec toi. Tu partiras avec Vladi.
— W porządku !
— Qu’est-ce qu’elle dit ? demanda Madeleine.
— Elle est d’a… d’accord.
— Mais il faut que je t’explique parce que… je vais avoir besoin de ton aide.
35
Il y avait beaucoup de monde gare de l’Est. Paul était très excité.
Quand Vladi le prit dans ses bras pour le hisser dans le compartiment, il fut ramené à son voyage à Milan, Dieu comme c’était loin déjà. Solange était venue le chercher à la gare, il revoyait cette nuée de journalistes et de reporters, ce tourbillon de voiles émergeant de la fumée de la locomotive… Il appréhendait de la retrouver.
Malgré le déclassement, l’argent qu’il fallait compter, l’appartement modeste, les voisins grincheux, les cauchemars, devenus rares mais toujours violents, Paul ne pouvait pas dire autre chose que ceci : il était un enfant heureux. Sa mère le protégeait, Vladi le protégeait, il avait deux femmes pour lui seul, qui pouvait en dire autant ?
Solange, elle, était seule depuis bien longtemps. Et il s’en voulait d’avoir douté d’elle, de s’être fâché, d’avoir pensé… Mon Dieu, on partait à Berlin ! Les titres des journaux lui revenaient, c’était délicieusement inquiétant, comme dans un roman d’aventures. Il se retourna, chercha des yeux sa mère, trouva Vladi, souriante, toujours la même, il eut le cœur serré par l’émotion en comprenant combien il l’aimait.
Solange, qui avait été prévenue de sa venue, avait répondu aussitôt, sa réponse était arrivée quelques heures avant le départ. Un télégramme : « Comment, tu viens ! (Il n’y avait pas de fautes d’orthographe parce que le texte avait été rédigé par des télégraphistes qui devaient avoir le brevet élémentaire.) Comme je suis heureuse ! Mais sans ta chère mère, hélas, comme c’est dommage ! J’ai exigé que vous soyez avec moi, dans le même hôtel, ta nurse et toi vous serez bien, le personnel est tout ce qu’il a de plus parfait. (Solange écrivait des télégrammes à quatre francs le mot comme elle aurait rédigé des lettres, sans compter, c’était impressionnant.) À Berlin, il se passe bien des choses que j’ai hâte de te raconter, mais que tu verras par toi-même. C’est un monde ici, je veux dire, un autre monde. Ah, mon petit Pinocchio, peut-être es-tu venu voir mourir ta vieille Solange, parce qu’elle est bien lasse, elle chante maintenant comme une casserole, tu seras bien déçu. Mais moi bien heureuse de te voir, je t’attends, j’ai tant de choses à te dire. Viens vite ! »