Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
Joubert avait le trac, ce qui ne se voyait pas. Il se contenta de quelques mots. De toute manière, personne n’aurait compris qu’il fasse un grand discours.
— Messieurs, ce réacteur modélise celui qui équipera bientôt un avion de chasse et le rendra capable d’atteindre une vitesse trois fois supérieure à celle des appareils actuels. Il est doté d’un compr… (il rit brièvement), mais je vous ennuie avec cela ! Disons simplement que nous allons démontrer la formidable puissance d’un turboréacteur. Tout à l’heure, l’équipe (il fit un large mouvement du bras) sera heureuse de vous apporter toutes les précisions nécessaires.
Les reporters firent crépiter leurs flashs puis ils repassèrent derrière les chaînes et rechargèrent leurs appareils. D’un geste théâtral, Joubert se tourna vers un homme en blouse blanche placé près de l’engin et muni d’une lampe à souder qu’il alluma. Le réacteur se mit en route, on vit alors une flamme puissante, parfaitement horizontale, s’échapper de l’arrière de la marmite, le bruit était celui d’un gigantesque chalumeau, c’était très impressionnant, ça faisait même un peu peur, les participants, instinctivement, firent un pas en arrière.
Joubert leva le bras.
Le chariot démarra de manière foudroyante et provoqua un cri de stupeur dans l’assemblée. Il roula sur les rails à une vitesse folle, on crut qu’il allait crever le mur du fond de l’Atelier. Les flashs crépitèrent. Le chariot fut brutalement retenu par des chaînes, le réacteur fut éteint, mais le mouvement de propulsion avait été si violent qu’il laissa derrière lui une impression de sidération. Personne ne fit le moindre geste.
Seul Robert se gratta la tête. Il était fréquent qu’il se trouve face à quelque chose qu’il ne comprenait pas, mais cette fois, il était dépassé, qu’est-ce qui n’allait pas ?
La démonstration avait vivement impressionné la foule, ce fut aussitôt un tonnerre d’applaudissements et des sourires, on se serrait les mains, soulagement, on se congratulait, on avait eu raison de s’engager, l’équipe, qui exultait, fut entourée, félicitée, on se sentait vraiment petit dans une pareille circonstance.
Joubert recevait les félicitations d’un air modeste et désignait, bras tendu, tout le personnel.
Puis il se dégagea avec élégance, s’avança, les applaudissements redoublèrent, il passa une jambe puis l’autre par-dessus la chaîne et s’approcha du réacteur. Il se tourna vers les photographes, chut, taisez-vous, Joubert attendit, il avait préparé une déclaration sobre, ferme, exprimée en des termes modestes qui en souligneraient l’ambition.
À l’instant où les reporters levaient leurs appareils, la marmite émit un chuintement aigu.
Joubert regarda vers le réacteur. L’implosion fut si violente que le souffle le repoussa d’un mètre et le projeta au sol où il se retrouva assis, les sourcils et les cheveux à demi grillés, la bouche largement ouverte, l’air totalement déboussolé.
Robert sourit, ah bon, ça allait mieux. Il ne comprenait pas comment ce truc avait pu tenir jusqu’alors avec la quantité de mercure qu’il avait balancée dans le bain d’aluminium… Mais tout était rentré dans l’ordre, il était content de lui.
Les flashs crépitèrent.
Cette photo de Gustave Joubert sur le cul, la bouche ouverte devant son magnifique modèle de turboréacteur transformé en un magma d’alliage en fusion, fit grande sensation dans la presse.
Les caricaturistes dessinèrent Joubert tantôt en ramoneur à demi dévêtu par le souffle d’une explosion, tantôt expédié dans les airs, à cheval sur une fusée comme dans un film de Méliès.
Saisi d’un abattement comme il n’en avait jamais connu, Gustave garda la chambre une matinée entière.
Personne n’osa prendre de ses nouvelles.
Et s’il était mort ? se demanda Léonce. Que se passerait-il alors ? Était-elle héritière ? Il y avait l’hôtel particulier, bien sûr, mais s’il était endetté, allait-on lui réclamer, à elle, de rembourser le passif ?
Les domestiques cherchaient une nouvelle place. Comme on voit, personne n’avait un gros moral.
Joubert quitta la fenêtre, se regarda dans la grande glace qui surmontait la cheminée, s’approcha et vécut un douloureux moment. Ces joues à la barbe naissante, ces cernes de fatigue, ces plis d’inquiétude à la commissure des lèvres composaient un visage qu’il ne connaissait pas et qui lui fit peur. Il se détourna.
Au fond, jusqu’ici la vie n’avait pas été difficile pour lui. Il avait réussi ses études, sa carrière, son changement de cap, il était même parvenu à créer cette Renaissance française qui faisait l’admiration de tous et son projet de turboréacteur avait suffisamment éveillé de jalousies, suscité de commentaires négatifs pour confirmer combien il était prometteur. En se rasant, il puisa dans sa mémoire maints exemples de personnages historiques qui s’étaient relevés d’un échec foudroyant. Tiens, Blériot ! Il n’était pas dans une position si flatteuse lorsqu’il avait dû se séparer de Levavasseur. Il tomba même de Charybde en Scylla en optant pour Robert Esnault-Pelterie, ce qui ne l’avait pas empêché de traverser la Manche en 1909. Cela dit, il trouvait autant d’exemples de personnages qui, après une trajectoire verticale comme la sienne, s’étaient soudain effondrés pour ne plus jamais se relever.
Il n’avait besoin de personne pour analyser sa situation. C’était celle d’un homme à qui, en tant que banquier, il n’aurait pas prêté un sou. Dont il aurait racheté l’entreprise pour un franc symbolique.
En milieu de matinée, il descendit, ne croisa personne. Léonce, entendant son pas, courut coller son oreille à la porte, mais ne l’ouvrit pas.
Il voulait marcher un peu, rassembler ses idées. Il était abattu, mais il sentait, au fond de lui, quelque chose qui résistait sourdement à son élan dépressif, deux forces en lui se combattaient, Joubert était profondément partagé. C’était un début de septembre clément, le ciel était dégagé, d’un joli bleu, l’air était tiède. Ce ne sont pas les pensées d’un homme prêt à se jeter à la Seine, se dit-il.
Sans surprise, tous les personnels de l’Atelier furent prévenus le dimanche dans la journée par télégramme qu’ils devaient regagner leurs entreprises respectives dès le lundi matin.
Le lendemain, Sacchetti expliqua à Gustave, au téléphone, qu’il serait bon de présenter sa démission de président de la Renaissance française.
— C’est très provisoire, Gustave, tu le sais bien. Il faut laisser du temps au temps, comme disait Cervantès. Enfin, tu comprends…
La Renaissance française vient de se doter d’un nouveau dirigeant, M. Sacchetti. Il est vrai que le précédent, M. Joubert, n’est plus très présentable. Ancien et nouveau président, lorsqu’ils se sont passé le témoin, n’ont pas manqué (ce sont des passionnés d’aviation, savez-vous…) d’évoquer l’enregistrement officiel du record du monde de distance en ligne droite battu par les aviateurs français Rossi et Codos qui, le mois dernier, se sont posés au Liban cinquante-cinq heures après avoir décollé de New York.
C’est réconfortant de voir des aviateurs réussir.