Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
On voyait enfin le bout du tunnel, c’était pas trop tôt.
Les membres du gouvernement prétextèrent une surcharge de travail et déléguèrent des fonctionnaires de second rang. Joubert ne s’en émut pas. À la première réussite, ils rappliqueraient tous ventre à terre pour récolter les fruits.
Les entreprises qui avaient engagé dans cette affaire du personnel et des capitaux substantiels répondirent présent, mais cachaient mal leur scepticisme. La presse, gourmande d’émotion et de suspense, s’apprêtait à débarquer en force.
Joubert se sentait fort. Avait-il jamais vraiment douté ? se demandait-il, oubliant des instants de faiblesse qui, à ses yeux, n’avaient compté pour rien.
Il régnait à l’Atelier l’atmosphère de performance des débuts : on achevait un cycle commencé dans l’euphorie et la confiance, qui avait connu des jours difficiles, mais qui maintenant se dirigeait résolument vers le succès.
Dès la réception de la lettre de Paul, Solange avait appelé. De Madrid. La concierge était montée de mauvaise humeur (« La loge, c’est pas le bureau de poste ! »). Paul avait refusé de répondre, elle était redescendue de mauvaise humeur (« La concierge, c’est pas une télégraphiste ! »).
Pendant un mois Solange avait noyé Paul sous les courriers et les présents, des partitions, des disques, des affiches, cela se voyait à la forme des paquets. Mais les envois étaient restés cachetés. Vladi les époussetait chaque matin en disant :
— Szkoda nie otworzyć tej przesyłki… W środku mogą być prezenty, naprawdę nie chcesz otworzyć ?
Paul répondait non de la tête. Il aurait dû les jeter, mais c’était au-dessus de ses forces. Comme un amoureux éconduit, il s’était résolu à une rupture qu’une partie de lui refusait. Les photos de Solange continuaient d’orner ses murs, mais il n’écoutait plus ses disques. Vladi, comprenant que Paul avait besoin d’un prétexte, d’une excuse, continuait d’insister :
— Skoro nie chcesz otworzyć, uprzedzam cię, że sama to zrobię !
À la mi-août, Paul céda enfin, bon, d’accord, il saisit une grande enveloppe de couleur rose qui sentait le patchouli et dont Madeleine disait toujours, ce que ça sent mauvais ce parfum, je ne comprends pas qu’on puisse aimer des choses pareilles… C’était la première réponse de Solange. Il redoutait vaguement qu’elle plaide sa cause et celle du Reich. Pire, qu’elle annonce l’annulation de son récital à Berlin, mais pour de mauvaises raisons. Qu’importait à Paul qu’elle aille ou non y chanter si, au plus profond d’elle-même, elle partageait les valeurs du national-socialisme.
Son écriture était agitée, plus grandiloquente encore qu’à l’accoutumée :
Bon, petit poisson, tout cela est de ma faute ! J’ai voulu jouer les mystérieuses parce que je voulait te décider à venir, c’était maladroit, je t’ai laisser croire des choses dont je rougis, et pour faire rougir cette vieille toupie de Solange, je t’assure qu’il en faut ! Je t’ai appeler au téléphone, mais tu n’a pas voulu me parlé ! Tu ne répond plus à mes lettres ! Si tu continue de faire le silence, alors je viendra spécialement te voir à Paris, sa m’est égal, dès que j’aurai terminé les récitals qui sont au programme, je prend la route et je vient te voir. Pour t’expliquer.
Tu sais comme Richard Strauss m’adore…
Solange ne s’en flattait pas sans raison. Strauss avait, à maintes reprises, dit son admiration pour ce qu’il appelait « le mystère Gallinato », ce qui exprimait très justement ce que l’on ressentait à voir cette énorme femme assise qui chantait comme un colibri et n’avait pas besoin de lever le petit doigt pour vous arracher des larmes dans la Tosca ou Madame Butterfly. Donc Strauss, qui avait la confiance de Goebbels, avait été le premier à faire de la venue de Solange une circonstance exceptionnelle, et Goebbels, le premier à en faire un événement politique. Ils y étaient encouragés par les nombreuses déclarations de Solange elle-même : « Je n’ai pas lésiner sur les compliments ! M. Goebbels m’a écrit lui-même qu’il était fier que je vienne, je l’ai répéter partout en ajoutant toujours un mot aimable sur M. Hitler, sa leur a vraiment fait plaisir. »
Le programme était parfaitement conforme à ce qu’espérait le Reich : Bach, Wagner, Brahms, Beethoven, Schubert. Les journaux allemands, dès juin, claironnèrent que les réservations étaient closes.
Solange attendit la mi-juillet pour annoncer à Richard Strauss qu’elle chanterait aussi Verlorenes Land et Meine Freiheit, meine Seele de Lorenz Freudiger. « Sa leur a fais de l’effet, petit canard, tu n’imagines pas ! »
On comprend ça. Freudiger était le directeur du conservatoire d’Erfurt, un musicien assez peu connu jusqu’à ce qu’il soit démis de ses fonctions, en mars, pour avoir refusé de composer l’hymne nazi de la Thuringe. Les titres des deux pièces, Pays perdu et Ma liberté, mon âme, n’annonçaient rien de très bon pour le Reich et constituaient une tache sur l’événement, ce que Strauss s’empressa d’exprimer à Solange sous une forme diplomatique. « Ma chère amie, écrivait-il, ces deux pièces mineures sont indignes de votre talent. Sans compter que nous mettrions inutilement une ombre au tableau de cet événement que l’on qualifie ici d’historique. »
« Historique, mon lapin, tu te rend comte ? »
Paul commença à sourire.
— Mój Boże… ale… co to jest ? demanda Vladi qui tenait entre les mains le grand carton qui accompagnait le courrier de Solange.
Paul ne répondit pas, il lisait.
« Strauss ma écris deux fois. » Après quoi, déjà habitué à commander sans crainte d’être désobéi, le Reich avait tout bonnement refusé cet ajout au programme… et avait considéré la question comme réglée.
« J’ai répondu à Strauss que je comprenez très bien le Reich et que je considérai donc le récital comme anulé. »
Il y avait eu alors pas mal de vent au sommet de l’État. Strauss, qui ne manquait pas de courage, défendit le choix de Solange, mais ce n’est pas son attitude qui pesa sur la décision. C’est que les autorités en avaient déjà fait tant et tant, Solange elle-même ayant multiplié les déclarations, il devenait plus embarrassant d’annuler le récital que de le maintenir. Goebbels se demanda si, dans son euphorie de voir la Gallinato chanter pour le Reich, il ne s’était pas montré imprudent. Annuler le concert allait créer une grande émotion en Europe et placer sous les projecteurs la situation de ce Freudiger et de quelques autres. Ce n’étaient au fond que deux pièces musicales mineures, se disait-on à Berlin, pas grand-chose.
« Ils ne sont pas au bout de leur peines. Je continue de faire des déclarations tapageuse. De venter les mérite du Reich. Et pour le décor, je te joins le projet que j’ai accepté. »
— Mój Boże… ale… co to jest ? redemanda Vladi en tendant le carton à Paul.
Paul aurait eu besoin d’une bonne minute pour exprimer ses pensées, il résuma :
— Ce qu… que c’est ? Un b… beau scan… andale à ve… nir…
Et alors qu’il avait refusé avec force de rejoindre Solange à Berlin, maintenant, Paul était presque désespéré de ne pouvoir s’y rendre.
Depuis juillet, M. Brodsky avait bien travaillé.