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Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]

Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:

Il est là, au-dessus d’eux depuis un an, ombre menaçante, sourde et muette. Tous attendent un signe, un message de ses occupants. Vont-ils envahir la Terre, sont-ils bienveillants ou hostiles ? Nul ne le sait. Le vaisseau ne part pas, et les Voyageurs se taisent…
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
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C’était un gros orage, mais le pire restait à venir. Bien que ce fût l’hiver dans l’hémisphère boréal, les températures des océans tropicaux s’étaient élevées de façon vertigineuse ; les vents avaient tourné. Au nord et à l’est d’Hawaii, une zone de basse pression, puissant et colossal moteur météorologique, avait commencé à bouillonner au-dessus de l’océan. Un cyclone, exceptionnel, impensable à cette époque de l’année. Mais la réalité ordinaire n’avait plus cours.

Son père apprendrait bientôt, pour le cyclone, puisqu’il avait commencé à parler au Serveur.

Pourtant, songeait-elle, il était si fragile…

Pourquoi avait-il refusé l’offre d’immortalité ? Pourquoi s’en était-il trouvé, ne serait-ce qu’un seul, pour refuser ? Elle aurait pu poser la question au Monde supérieur ; elle aurait obtenu une réponse. Elle ne le fit pas. Ce soir, elle n’avait pas envie de réfléchir.

Son temps sur Terre était désormais compté, et elle ne tenait pas à gâcher les précieuses heures qu’il lui restait.

Personne ne souhaitait garder son corps de chair. Beaucoup l’avaient déjà abandonné – des villes entières, parfois, aussi grandes que Buchanan. Buchanan, dans une large proportion, avait déjà été déserté, et se vidait un peu plus chaque jour. Mais certains choisissaient de s’attarder encore. Comme ce groupe d’une quarantaine de personnes, par exemple, qui, curieusement, avaient décidé de partager tous leurs souvenirs, jusqu’au moindre détail, avant de quitter la Terre. Réunis dans le sous-sol du lycée, ils étaient assis en tailleur, immobiles, soudés par le bout des doigts, comme en transe, et s’apprêtaient, en un acte de communion suprême, à abandonner de concert leurs corps de chair unis par une chaîne invisible.

D’autres – surtout les jeunes, mais pas seulement eux – avaient envie de jouer encore un peu sur la planète… s’empiffrer de sucreries, se coucher tard et, d’une manière générale, faire tout ce qui leur avait toujours été formellement interdit.

Rachel ferma la porte au chagrin et concentra son attention sur cette nuit de janvier – la morsure de la pluie glacée sur ses mains, sur son visage, le hurlement du vent, le craquement des branches, le martèlement des gouttes sur les toits.

Elle traversa le labyrinthe des lotissements qui avaient envahi les collines avoisinant le mont Buchanan ; l’eau giclait des gouttières le long des maisons silencieuses que seules habitaient les enveloppes humaines destinées à se dissoudre en poussière. À chaque trouée lui offrant une vue de la ville en contrebas, elle s’arrêtait. Le rideau de pluie obscurcissait le paysage sombre, mais quelques lumières dans Buchanan parvenaient encore à percer l’opacité du brouillard. Et elle pouvait sentir l’océan, distinguer son immensité malmenée par les transformations climatiques.

Elle était trempée jusqu’aux os, les vêtements lourds et dégoulinants. Mais peu lui importait. Bien que glacé, le déluge lui semblait aussi caressant que la petite pluie fraîche d’été qui chasse l’insupportable chaleur de la journée.

Ses pas la menaient vers le parc de la Vieille Carrière, où d’autres, d’un accord tacite, s’étaient retrouvés pour partager le plaisir de cette nuit d’orage.

Le chemin était long, près de deux heures de marche depuis la maison, mais Rachel le parcourut sans la moindre fatigue. Elle se sentait plus légère et plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Un an plus tôt, une telle promenade l’aurait épuisée. Sans parler de la pluie et du vent. Ce soir, cependant, elle n’éprouvait pas la plus petite lassitude. Rien qu’une exaltation croissante, une joie encore diffuse qui montait en elle au fil de sa progression.

Un sentier traversait le sous-bois obscur en direction de la clairière.

Pourtant, il ne faisait pas tout à fait noir. Malgré le ciel bas, malgré l’heure avancée de cette nuit de janvier. Une faible lueur filtrait de l’épaisse couche tumultueuse des nuages. Les Douglas se balançaient en rythme, lentement, comme les mâts d’antiques voiliers. Et la pluie, présence argentée sur les lèvres et la peau, s’infiltrait partout.

Des silhouettes se déplaçaient dans la pénombre.

Ce n’est pas humain, avait dit son père, et cette réunion nocturne, sans doute unique dans les annales de Buchanan, semblait lui donner raison. Avant Contact, personne n’était venu jusqu’ici respirer l’odeur de la terre froide et mouillée, ni marcher parmi les arbres moussus et dépouillés par l’hiver. Personne n’était venu éprouver la griserie des peaux qui se touchent – du moins pas par une nuit glacée, librement, ouvertement. Non, ce n’était pas humain.

Et cependant ça l’était aux yeux de Rachel qui, récemment, avait étudié l’origine des Voyageurs. Ceux-ci, dans leur forme organique, lui semblaient relever de la plus incompréhensible étrangeté. Elle les avait perçus dans des « souvenirs » empruntés à la sagesse universelle : créatures poreuses pourvues d’antennes, sortes d’éponges mobiles, se déplaçant avec lenteur dans l’atmosphère épaisse de leur lune gelée. De même que les humains, leurs corps avaient eu une structure cellulaire, mais là s’arrêtait la ressemblance. Les Voyageurs avaient été uninucléés et génétiquement haploïdes, plus algues qu’animaux. Un Voyageur adulte se composait d’une multitude de systèmes secondaires – un peu comme si les êtres humains résultaient d’un assemblage de foies, de cœurs, de poumons et de cerveaux. Chaque partie se reproduisait indépendamment du tout. Pour les Voyageurs, la reproduction se résumait à une série d’actes accomplis en continu, sur une longue période.

À l’inverse, la sexualité humaine avait plongé les Voyageurs dans un abîme de perplexité. Cet accouplement tumultueux, accompli en moins de temps qu’il n’en fallait pour le dire, culminant avec une sorte de transe religieuse, les laissait littéralement pantois.

La sensualité, cependant, ne leur était pas inconnue. Rachel avait puisé dans leur mémoire le souvenir de plaisirs lents et prolongés. Elle se rappelait une clairière d’éventails cristallins réchauffés par un soleil pâle et enrichis par les émanations de gaz volcaniques où un Voyageur était venu se prélasser puis s’installer. Elle se souvenait des agréables sensations procurées par le déploiement des hyphes, plénitude solitaire et érotique. Le plaisir des stérigmates éparpillés au vent en nuages scintillants.

Rachel laissa ses vêtements trempés à l’entrée du parc. Les corps se déplaçaient sur l’épais tapis d’herbe, ou bien, plus timidement, parmi les arbres. À la faveur de la faible luminosité, les silhouettes apparaissaient dorées et diffuses.

Rachel s’ouvrit au Monde supérieur et les vit, pas seulement comme des formes, mais comme des vies ; des vies complexes, colorées. Elle était impatiente de fusionner avec elles.

Elle rencontra un homme dont la forme plaisante, simple, l’attira. Il s’appelait Simon Ackroyd, et avait été, à une époque, le recteur de l’église épiscopale. Mais plus maintenant. À cet instant, il était un être, une créature nouvelle, prête à éclore, comme elle.

Infiniment légère, fragilement soudée à sa propre peau, Rachel s’unit au corps luisant de pluie de Simon à l’ombre des grands arbres, dans l’air froid de cette nuit d’hiver, sur le sol moussu du berceau terrestre.

La pluie cessa peu après la naissance du jour. Matt, allongé sur le canapé, sortit d’un sommeil agité. Il remarqua l’absence de sa fille et le silence. La pluie s’était tue.

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