Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]
- Автор: Уилсон Роберт Чарльз
- Год: 2006
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-030639-9
- Переводчик: Geneviève Blattmann
- Жанр: Научная фантастика
Электронная книга - «Le vaisseau des Voyageurs [The Harvest - fr]». Краткое содержание книги:
Jusqu’à cette étrange nuit. La nuit du rêve. On apprend alors pourquoi ils sont venus. Ils proposent aux hommes ce que seuls les dieux possèdent : l’éternité.
L’éternité… mais à quel prix ? Il n’y en a qu’un sur dix mille pour s’interroger. Et refuser. Matt Wheeler, par exemple. Qui voit ses collègues, ses amis, et jusqu’à sa propre fille, se transformer en êtres qui ne sont plus tout à fait humains.
Résister ? Mais comment ? Comment sauver l’humanité ?
Il lui arriva, certaines nuits, de dormir sous la pluie. Son corps avait été transformé de l’intérieur ; la chaleur ou le froid extrêmes ne le gênaient plus. Il mangeait à peine. Il n’en avait plus besoin ; il buvait en revanche abondamment quand il trouvait un point d’eau.
Il franchit le Mississippi à Cairo et traversa de vastes plaines où les tempêtes sévissaient souvent avec violence. Une nuit, réfugié dans une conduite d’eau abandonnée en pleins travaux, il observa une tempête de neige se former à l’horizon. Le vacarme du vent était assourdissant. Tard dans la nuit, alors que la neige avait presque bloqué la conduite à chaque extrémité, un renard, trempé et pitoyable, vint s’abriter près de lui. L’animal avait presque aussi peur de Murdoch que de la tempête. Murdoch raffermit la texture de sa peau et laissa le renard lui mordiller le doigt jusqu’à ce que l’animal s’arrête de lui-même, épuisé et rassuré. Alors Murdoch le prit contre lui et le réchauffa à la chaleur de son corps. Bientôt, tous deux dormaient paisiblement.
Au matin, son compagnon était parti, mais Murdoch eut le plaisir et la surprise de constater que le nom de l’animal lui était revenu à la mémoire pendant la nuit. Renard. L’animal était un renard. Il prononça le mot à haute voix.
— Renard !
Le son lui blessa la gorge. Mais il s’en moqua. Le plaisir d’entendre sa voix le gonflait d’une joie irrépressible.
— Renard !
Il prit la direction du nord-ouest sur une route couverte d’une épaisse couche de neige blanc bleuté.
— Renard ! lançait-il de temps à autre, et le mot résonnait à travers les champs déserts, au-delà des fermes abandonnées. Renard, renard, renard !…
Au plus profond de l’hiver, il traversa le Kansas et passa la frontière du Colorado, où il comprit enfin le but de son voyage et la raison pour laquelle il avait parcouru une telle distance. Le Vaisseau-Home dont les Voyageurs lui avaient parlé.
C’était cela, l’origine de son extraordinaire énergie, de sa volonté de garder son corps de chair. Une parcelle de A. W. Murdoch avait obstinément voulu voir ce miracle de ses propres yeux.
De très loin, on aurait dit une montagne, une ample arabesque bleu et blanc presque dissoute dans la brume de l’horizon.
Murdoch pouvait se réjouir : le ciel s’était éclairci à l’est des Rocheuses. Avec un peu de chance, le temps se maintiendrait jusqu’à ce qu’il se soit rapproché. Mais les distances n’étaient pas faciles à évaluer. Combien de kilomètres devrait-il encore parcourir ? Lui faudrait-il longtemps pour parvenir à l’horizon ? Et au-delà ?
Il marcha un jour et une nuit, et un autre jour plus une autre nuit.
Son vocabulaire se reconstituait peu à peu au fil des jours. Avec des résultats parfois comiques… Murdoch s’arrêtait brusquement sur le bord d’une route déserte, pointait son index vers le ciel et annonçait d’une voix forte aux esprits qui voulaient bien l’entendre : Fenêtre ! ou bien Barrière !
Les noms propres demeuraient plus insaisissables. Il pouvait tout juste prononcer le sien. « Murdoch », disait-il, mais le son lui paraissait bizarre et grotesque. Il ne pouvait pas non plus se rappeler le nom de la fille qu’il avait rencontrée à Loftus, bien que son souvenir fût resté très vivant dans sa mémoire et qu’il ressentît souvent sa présence silencieuse auprès de lui. Un vague son lui venait parfois sur le bout de la langue, un ssss qui essayait sans succès de franchir ses lèvres. C’était exaspérant. Pourtant il s’y efforçait, jour après jour.
Le Vaisseau-Home trônait sur l’horizon, plus proche, désormais. Le regard était irrésistiblement capté par cette perle bleue coiffée de blanc – la neige. Telle une montagne, il s’élevait sur plus de quinze mille mètres dans l’air raréfié, au royaume des neiges éternelles.
Les Voyageurs lui avaient expliqué, sans mots mais de manière très vivante, comment était né le Vaisseau-Home. Bien des mois plus tôt, la veille de Contact, un unique néocyte microscopique – telle une petite graine – était venu se poser sur cette plaine de terre sèche, vallonnée, où le Colorado, fusionnait avec le Wyoming. Immédiatement, cette parcelle des Voyageurs avait commencé à se reproduire. Le néocyte en avait donné deux, les deux en avaient produit quatre, les quatre huit… en moins d’une heure, un million de néocytes en généraient deux, et les deux quatre. Les organismes se nourrissaient et croissaient grâce aux éléments contenus dans la terre, le sable, l’eau, l’air et la lumière. Quand ils furent suffisamment nombreux – inconcevablement nombreux –, ils s’organisèrent en machines, en mécanismes gigantesques.
Le Vaisseau-Home requérait d’énormes tonnages de matières premières. Les machines commencèrent par creuser le sol en forme de cratère après avoir déplacé les troupeaux d’antilopes. Mais ceci n’était qu’un modeste premier pas. À mesure qu’il approchait, Murdoch ressentait les secousses rythmiques. Sous l’impondérable substance du Vaisseau-Home, un conduit avait été ouvert jusqu’au magma terrestre lui-même.
Le temps clair persistait, mais un vent froid soufflait désormais en provenance de l’ouest. Plus Murdoch avançait, plus il faiblissait.
Il comprit qu’il ne pourrait pas s’approcher du Vaisseau-Home aussi près qu’il l’aurait souhaité. L’endroit n’était pas sans risque. Le vent, enroulé autour d’une sphère de plus de cinquante kilomètres de circonférence, créait des turbulences capables de l’emporter aussi aisément qu’une plume. De plus, des gaz mortels s’échappaient du magma, et la chaleur à la base du cratère allait bien au-delà de la tolérance humaine.
Mais il pouvait malgré tout s’en approcher encore.
— Sssoo, prononçait-il. Ssss… oo…
Ce n’était pas encore tout à fait ça.
La neige se remit à tomber cette nuit-là.
Une neige dure, granuleuse, qui entravait sa progression. Murdoch dormit dans le couloir d’un motel, loin des fenêtres brisées par les tempêtes, et reprit sa marche au matin. Son compas, qu’il avait gardé dans sa poche depuis Loftus, et sa carte l’aidaient à maintenir un cap régulier.
Mais les intempéries dissimulaient le Vaisseau-Home à ses yeux.
Le mauvais temps s’installa sans qu’il fût permis d’espérer la moindre amélioration. Trois jours durant, il marcha à l’aveuglette. Marcha jusqu’à ce qu’il fût contraint de s’arrêter en raison de violentes secousses et d’un vent si brûlant et sulfureux qu’il faisait fondre la neige tassée sur le sol.
Murdoch se sentait devenir plus léger. Quand il en aurait fini ici, plus rien ne le retiendrait dans son corps de chair, il en avait conscience. Mais il redoutait que le processus ne se déroule trop rapidement, redoutait d’être parti avant que le temps ne se soit de nouveau éclairci.
Il se réfugia sous une bâche dans l’atelier de réparations d’un garage et glissa dans un sommeil entrecoupé de moments de veille où il écoutait les flocons de neige, durs comme des grêlons, marteler le toit du bâtiment, les pompes à essence, la route vide.
Le temps passa. Il n’aurait su dire s’il avait dormi un jour, ou un mois ; il savait seulement qu’il faisait nuit quand la neige cessa.
Il s’éveilla dans le silence cotonneux, se releva, un peu raide, et s’empressa de sortir.
Les nuages s’étaient dissipés. On apercevait les étoiles, des étoiles très vives, derrière les filaments évanescents des cirrus.
Et le Vaisseau-Home.
C’était comme un disque prodigieux qui masquait le ciel. Qui le dominait. En raison de la perspective, il lui apparaissait tronqué, tel un dôme prêt à se renverser et à l’écraser. Un croissant de neige sur son sommet reflétait la clarté lunaire. La partie inférieure de la sphère n’était pas solide ; elle consistait en un réseau, un entrelacs d’étais et de mâts aussi légers, lui semblait-il, que des fils de la vierge ; mais chacun devait être immense – des colonnes aussi larges que des villes, aussi longues que des fleuves.