Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Oh! cet amour, cette extase, cette démence!
Ysole, sa pensée de tous les instants, son bonheur et son malheur!
Il y avait une demi-lieue environ, de Mortefontaine au carrefour du Foux. Quand Paul arriva à l’étoile, le ciel, tout à l’heure si bleu, commençait à se couvrir de nuages légers, mais laiteux et confus, – de ces nuages qui précèdent, comme une avant-garde, les grands amas de vapeurs électrisées.
Paul se dit:
– À quoi bon monter? Je ne monterai pas.
Et il monta.
Parvenu au sommet de la Belle-Vue, au lieu de jeter comme il le faisait chaque jour, tout de suite et avidement, un regard circulaire à l’horizon, il s’assit sur la pierre, déposa son fusil contre le tronc d’un arbre et mit sa tête entre ses mains.
– Je ne regarderai pas! pensa-t-il, essayant une dernière fois sa puérile révolte.
Mais il regarda.
Et au milieu des mille détails du paysage, parmi tant de collines et tant de plaines, tant de bois et tant de prairies, son œil tomba, du premier coup, sur une bruyère rocheuse qui ressortait en rose, auprès de ce noir paquet de verdure: le paradis d’Antoigny.
Sur cette bruyère il y avait un objet mouvant que ni vous ni moi n’aurions distingué.
Était-ce une fleur balancée à la brise, un oiseau, une femme?
Paul appuya ses deux mains contre son cœur, et sa poitrine rendit un gémissement.
C’était elle, c’était Ysole de Champmas, avec son voile vert que le vent déployait en se jouant.
Paul se mit sur ses pieds comme si une main plus forte que sa volonté l’eût soulevé.
Puis il se rassit, disant:
– Non, je n’irai pas! Je ne veux pas aller!
Et, en effet, il resta immobile.
Mais savez-vous pourquoi?
C’est que la tête du joli cheval fleur de pêcher n’était point tournée vers la gorge d’Antoigny.
C’est qu’Ysole se dirigeait du côté de la Belle-Vue -du-Foux…
Paul n’allait pas à elle parce qu’elle venait à lui.
Elle était bien loin encore, certes, et nul ne pouvait deviner quel capricieux détour la belle fille pourrait prendre.
Mais elle venait.
Paul plaça de nouveau sa tête entre ses mains.
Malgré lui, sa mémoire parlait; des souvenirs qu’il n’évoquait point passaient en foule devant ses yeux fermés.
Il n’y avait, dans sa vie qui lui semblait si longue parce qu’elle était si triste, il n’y avait, depuis la mort de sa mère, qu’un jour souriant, une heure, au moins, une heure bonne et chère qui payait presque les années de découragement.
C’est quand il avait vu se rouvrir les paupières de la pauvre petite Blondette, après l’avoir crue morte.
Bienheureuse idée du drap de lit chauffé, qui enveloppa les membre: frêles et tout glacés de l’enfant!
Comme ses yeux bleus étaient doux et beaux!
Mais l’heure qui suivit fut un deuil terrible, Paul apprit la mort de son frère assassiné, à deux pas de lui, dans cette chambre n° 9.
Ces bruits sinistres qui avaient troublé son recueillement, pendant qu’il écrivait à son frère, si près de mourir, cette lettre où il disait: Je meurs – ces bruits étranges, ce choc sourd qui avait détaché un fragment de pierre à la corniche de la tour, – lequel fragment avait brisé un châssis en tombant dans le jardin de la préfecture -, ces bruits, il croyait les entendre encore.
Paul frissonnait, et la sueur froide coulait entre ses doigts crispés.
Paul savait-il où était le corps de son frère?…
Il écarta ses mains de son visage comme on chasse un fantôme. Il interrogea de nouveau l’horizon.
Ysole galopait dans la plaine.
Il essaya de penser à Ysole et de baigner son angoisse dans une extase d’amour.
Mais aujourd’hui, la pensée d’Ysole lui serra le cœur.
Cette gracieuse forme qui fuyait là-bas dans la foudroyante lumière de midi était comme une menace.
Ysole, cependant, gagnait la lisière des coupes.
Une dernière fois les plis du voile vert éclatèrent au soleil, puis disparurent sous la feuillée.
Paul sentit une larme qui brûlait sa paupière.
– Je n’irai pas! je n’irai plus! murmura-t-il, plus jamais!
Le temps s’écoulait et Paul, qui voulait chasser loin de lui la pensée d’Ysole, la voyait sans cesse et ne voyait qu’elle.
Il se disait:
– Elle est ici, elle est là; elle traverse cette coulée où je l’ai contemplée si souvent, caché derrière le grand chêne – elle entre chez le pauvre bûcheron qui s’agenouille sur le pas de sa porte, quand elle s’éloigne, pour la bénir.
«Que m’importe tout cela? Je ne veux plus l’aimer… Oh! je l’aime! Jamais je ne l’ai tant aimée! J’aurais mieux fait de mourir. Blondette serait un ange au ciel.
Au moment où le combat qui se livrait en lui devenait intolérable comme un supplice, il tourna la tête, parce qu’un bruit de pas se faisait sous les hêtres.
Il ne vit rien, et cependant les feuilles bruissaient.
Il saisit son fusil d’instinct et se leva pour regarder mieux. L’horizon s’assombrissait vers l’ouest. De grands nuages d’un gris de plomb montaient, bordés de franges argentées.
Il ne faisait pas un souffle d’air.
Au moment où Paul cherchait en vain sous les arbres l’être humain ou l’animal qui avait remué les feuilles, son attention fut tout à coup détournée par le roulement d’une voiture qui tournait l’angle de la route de Mortefontaine.
C’était la calèche de M. de Champmas.
Comme Paul était debout, le général l’aperçut en traversant le carrefour et le salua selon sa coutume.
Paul rougit comme si on l’eût surpris commettant un acte coupable, et se découvrit avec un respect embarrassé.
Ce fut tout.
En se retournant, il crut apercevoir au plus épais du fourré de hêtres, là où les feuilles bruissaient naguère, un homme de forte taille et de méchante mine.
Cet homme tenait comme lui, à la main, un fusil de chasse, dont le canon, touché par la lumière, jeta une lueur.
Les braconniers ne sont pas rares dans le pays. Paul aurait à peine remarqué celui-ci, sans le soin extrême qu’il semblait prendre à dissimuler sa marche.
Du reste, ce fut rapide comme une vision. Le second regard de Paul ne trouva plus sous les hêtres que l’ombre et la solitude.
Il appela, personne ne répondit.
Mais, l’instant d’après, le galop d’un cheval sonna sur le gravier de la route qui descendait au bas pays.
Le cœur de Paul se prit à battre, et l’homme au fusil, vision ou réalité, fut oublié profondément.
À la place même où, tout à l’heure, la calèche du général venait de passer, Ysole de Champmas, échevelée par le vent de sa course, se montra, splendidement éclairée par le dernier rayon du soleil qui allait se noyer sous les nuages.
Il y avait en elle une animation extraordinaire, ses yeux brillaient, sa joue, sous les reflets de son voile, montrait d’étranges et ardentes pâleurs; ses cheveux magnifiques ondoyaient, caressés amoureusement par la lumière.