Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
De gros nuages orageux mettaient le ciel en deuil.
X La Belle-Vue-du-Foux
C’est forêt partout, au sud et à l’ouest de Mortefontaine.
Les bois de La Ferté-Macé rejoignent de ce côté les bois d’Andaine, au quartier dit la Belle-Vue -du-Foux où se croisent trois chemins vicinaux, tellement piétines par les bêtes fauves, – surtout les sangliers – que j’y ai vu souvent, au matin, les traces de chevaux et de voitures complètement effacées par les pas du gibier.
Au temps de la moisson, les paysans du voisinage passent la nuit dans leurs champs avec des tambours et des chaudrons pour éloigner les troupes de joyeux et friands marcassins, et, non loin, il y a un garde-chasse qui veille, non point sur les récoltes, mais sur les ravageurs.
La loi protège le sanglier.
Une fois passée l’étoile du Foux, le terrain s’abat brusquement d’un côté et remonte de l’autre pour atteindre un plateau sablonneux, mais boisé, qui domine dix lieues de pays.
Au-dessus encore de ce plateau, il y a une roche, entourée de hêtres admirables qui contrastent par leur éternelle fraîcheur avec l’aridité de la lande environnante; car la forêt n’est ici qu’une lande où essaie de croître un misérable taillis de bouleaux.
Au sommet de la roche, il y a une fontaine où je n’ai jamais vu d’eau, et c’est dommage, car cette eau, dit-on, guérit une foule de maladies.
La fontaine est gardée par une petite niche, creusée dans la pierre et ornée d’une image de Notre-Dame-du-Foux, en faïence peinte.
Le tout est surmonté d’une plate-forme de vingt pieds carrés, qui dépasse les plus hautes cimes des hêtres.
C’est, spécialement ici, la Belle-Vue -du-Foux, à laquelle tout le quartier doit son nom.
De la Belle-Vue on aperçoit plusieurs villes, vingt clochers de bourgs pour le moins, et d’innombrables villages; on voit six rivières, trois étangs et trois forêts; la Normandie ne contient pas de panorama plus varié ni plus large.
Paul Labre venait là presque tous les jours, non point pour admirer le paysage, mais pour savoir où diriger sa course. Ysole de Champmas courait à cheval dans toutes les directions; à la Belle-Vue -du-Foux, Paul Labre était sûr d’apercevoir, après quelques minutes d’attente, dans les sentiers grimpeurs de la montagne ou sur les routes sinueuses de la plaine, son voile vert, flottant au vent de sa course, et la robe fleur de pêcher de son charmant cheval.
Quand il l’avait aperçue, il choisissait son chemin, calculant le temps et la distance; il savait la retrouver, fallût-il faire plusieurs lieues sous le soleil – et il savait choisir, pour la rencontrer, l’endroit ombreux et bien couvert d’où, sans être deviné, il pouvait l’adorer un instant au passage.
Pauvre joie, pensera-t-on. Paul était ainsi fait.
Il n’avait point vécu.
Ces trois ans écoulés n’avaient pas changé en lui le jeune homme solitaire et timide à l’excès.
Son passé de misère pesait sur lui dans la prospérité.
Nous ne parlons pas même de l’idée fixe qui le tenait: le châtiment des assassins de son frère.
Paul croyait à cette idée fixe et, certes, il eût donné de son sang pour accomplir le serment qu’il avait fait.
Mais nous voulons avant tout la vérité. L’énergie de Paul Labre était d’espèce particulière.
Il eût tout osé, tout, pourvu que le danger vînt à lui.
Chacun de vous connaît de ces hommes, braves jusqu’à la témérité, mais à qui manque le besoin d’agir. Ils ont la plus poétique moitié de la vaillance: le mépris absolu de la mort; mais ils s’endorment parfois sur le chemin qui mène à la bataille.
L’idée fixe de Paul, la vraie, c’était son amour pour Ysole de Champmas: amour de tête et de poète, passion fougueuse et froide à la fois; adoration romanesque qui vivait surtout d’obstacles.
C’était toujours ce rêve de l’adolescent, contemplant, par la croisée de sa mansarde, le bonheur impossible.
Paul Labre n’avait pas vieilli.
Chose singulière, il aimait tant son rêve qu’il éprouvait une sorte de frayeur à l’idée d’échanger quelques paroles avec Ysole.
Il l’adorait telle qu’il la voyait de loin, telle qu’il l’avait faite, pourrait-on dire.
Et depuis quelque temps, depuis très peu de temps, il éprouvait un remords à l’adorer ainsi.
L’enfant qui restait à la maison, la pauvre petite Blondette, grandissait à son insu dans son affection.
Il lui reconnaissait des droits; il plaidait pour elle contre lui-même.
Comme tous les fous, car cette belle Ysole était pour lui une folie, il avait ses heures lucides.
À ses heures lucides, Paul était à la fois un esprit subtil et un cœur d’or.
Bienfait oblige. Il s’était engagé beaucoup envers cette enfant dont il était désormais toute la famille. Loin de se dissimuler les obligations contractées, il se les exagérait avec l’ardente générosité de sa nature.
Sa paresse n’était que pour l’action, ou plutôt sa paresse était tout entière dans ce mal d’amour où il se complaisait obstinément.
Il aurait donné une part de sa vie pour aimer Blondette comme il aimait Ysole. Que de bonheur alors! Car il voyait clairement et bien le cher travail qui s’opérait chez l’enfant. Rien n’était perdu en elle; tout y vivait à l’état de sommeil. Elle aimait, il le savait. Que pourrait le choc d’une grande joie sur cette sensitive endormie?
Quand Paul Labre avait quitté Blondette, ce matin, il éprouvait ce remords à un degré plus haut que d’habitude.
Cette gentille intelligence qui ne demandait qu’à naître et à fleurir l’avait frappé aujourd’hui très vivement. Il était triste. Il se reprochait de ne point aider à cet admirable travail de guérison.
Bien plus: de l’entraver peut-être.
Car il avait nettement conscience de son pouvoir sur l’enfant.
Il traversa lentement les terres labourables qui le séparaient de la lisière de la forêt.
L’air était lourd, le soleil chaud. Dix fois, il fut sur le point de retourner sur ses pas.
Quelque chose le rappelait en arrière et disait au fond de son cœur:
– C’est ici une heure solennelle. Tu as un devoir à remplir.
Mais il allait. Les arbres de la forêt épandirent bientôt leur ombre sur sa tête.
Il pressa le pas.
Le souci le suivit, plus mordant et plus cruel.
Pourquoi avait-il écouté les suggestions de Thérèse Soûlas? Ses craintes au sujet de malfaiteurs mystérieux, intéressés à faire disparaître Blondette, n’étaient-ce pas pure fantasmagorie? Il fallait chercher les parents de l’enfant, au lieu de la cacher; à défaut du bonheur qu’on ne pouvait lui donner, il fallait au moins lui rendre sa famille.
Les remords vont en troupe. Paul vint à songer à son frère.
À cet égard, il avait fait de son mieux. Était-ce assez?
Était-ce ainsi et froidement qu’il avait compris, à la première heure, cette grande tâche de la vengeance?
Il avait cherché, certes, il avait dépensé de l’argent, des efforts et du temps, mais il s’était reposé sur autrui.
Et les assassins de son frère restaient encore impunis après trois années!