Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem
- Автор: Феваль Поль Анри
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome III - La Rue De Jérusalem». Краткое содержание книги:
Elle lui fit signe d’approcher, il obéit.
– Asseyez-vous près de moi, lui dit-elle.
Il s’assit. Elle reprit:
– Je crois que vous m’aimez, monsieur Paul Labre.
Elle avait les yeux sur lui.
Il releva les siens et, sous son noble regard, les paupières d’Ysole se baissèrent.
– Depuis que mon cœur bat, répondit-il à voix basse, je n’ai jamais aimé que vous, mademoiselle.
Elle voulut sourire. Paul lui toucha le bras.
– Ne vous moquez pas! prononça-t-il d’un accent où il y avait à la fois une supplication et un ordre. Il y a bien longtemps, j’ai voulu mourir pour vous.
– Bien longtemps! répéta Mlle de Champmas.
Puis, retirant son bras avec une tardive réserve, elle ajouta:
– Vous avez deviné, je le vois, monsieur le baron, qu’il s’agit entre nous d’une chose grave.
Paul répondit:
– Je ne sais pas ce dont il s’agit. Disposez de moi, je vous appartiens.
– Thérèse Soûlas vous connaît, reprit Ysole qui semblait suivre une pensée nouvelle, venue à la traverse de sa fantaisie. Je l’ai interrogée sur vous: jamais elle n’a voulu me répondre. Est-ce à Paris que vous avez commencé de m’aimer?
– C’est à Paris et j’avais vingt ans, répliqua Paul.
– Ah! fit Mlle de Champmas dont le beau front se couvrit d’un nuage. J’avais seize ans alors, j’étais heureuse, j’étais…
Elle n’acheva point et poursuivit:
– Que pensez-vous de Thérèse Soûlas?
– C’est une digne et bonne femme.
– Je voudrais croire cela, pensa tout haut Ysole.
Elle reprit en regardant Paul fixement:
– Lui avez-vous parlé depuis qu’elle est au château de mon père?
– Elle vient chez moi chaque jour, répondit Paul.
Ysole murmura:
– Quel motif a-t-elle de se cacher de moi pour une chose si simple?
Puis, posant à son tour sa belle main sur le bras de Paul qui tressaillit douloureusement, elle demanda:
– Qui est cette jeune fille que vous avez chez vous, jeune fille ou jeune femme?
Paul ouvrait la bouche pour répondre; elle l’interrompit, disant avec une conviction froide:
– Que m’importe! Je ne veux pas le savoir. Si c’est votre sœur, je l’aimerai; si c’est votre maîtresse, on la chassera.
La physionomie de Paul Labre, mobile et expressive comme celle des enfants, laissa voir à ces mots, «votre maîtresse», une surprise pénible.
Rien n’est sévère comme l’admiration des amants.
Ysole comprit et sourit avec tristesse.
– Est-ce que Thérèse Soûlas ne vous a jamais parlé de moi? interrogea-t-elle brusquement.
– Moi, répliqua Paul Labre, sans cesse je lui parle de vous.
– Elle a gardé mon secret, dit Mlle de Champmas en baissant la voix encore une fois, comme elle a gardé le vôtre. Il semble que mes paroles vous font souffrir.
– C’est vrai, avoua Paul. Je vous croyais heureuse.
– Heureuse ne dit pas toute votre pensée, monsieur le baron.
– Si fait, répondit celui-ci d’un ton ferme, et comme s’il eût voulu arrêter un aveu, toute ma pensée.
Leurs regards se croisèrent pour la seconde fois.
Paul Labre n’était plus timide.
Il prenait son rang par la fierté même qu’il imposait à Mlle de Champmas.
Mais celle-ci refusa orgueilleusement le respect délicat et profond que la générosité de Paul lui offrait.
– Notre entretien s’égarerait, monsieur le baron, prononça-t-elle d’un ton bref et précis. Laissez-moi, je vous prie, le conduire moi-même.
Paul s’inclina; elle poursuivit:
– Vous avez un secret comme moi, et votre secret pèse sur toute votre vie… encore comme moi.
Les mains de Paul se joignirent malgré lui.
– J’ai un secret, murmura-t-il, un deuil… un grand deuil… mais au nom de Dieu, Ysole, je tuerais celui qui me parlerait de vous comme vous le faites vous-même!
– Cela me plaît que vous m’appeliez par mon nom, dit Mlle de Champmas.
Paul Labre rougit.
Il avait prononcé ce nom à son insu et malgré lui. Il y eut un silence. Le sourire d’Ysole prenait une amertume douloureuse.
– Personne ne vous parlera de moi comme je le fais, murmura-t-elle si bas que Paul eut peine à l’entendre, personne… excepté un homme. Et celui-là, si vous m’aimez, vous le réduirez au silence… pour toujours.
Elle s’était redressée dans toute la richesse adorable de sa taille. Ses cheveux rejetés en arrière découvraient son beau front, où le courroux creusait une ride menaçante. Ses yeux brûlaient.
– Ne parlez plus, dit-elle, sinon pour me promettre d’obéir. Êtes-vous brave?
Paul n’eut pas même ce sourire qu’une pareille question, tombant de la bouche d’une femme, provoque invariablement chez les gens de cœur.
– Vous êtes brave, poursuivit Mlle de Champmas. J’avais deviné votre bravoure comme votre amour. Je vous connais si bien pour trop généreux que j’ai peur de vous demander l’aumône.
Paul resta encore muet.
Ysole reprit, troublée à son tour par ce silence et essayant de railler au hasard:
– Je vous remercie de ne m’avoir pas répondu: Demandez-moi ma vie. C’est du bon goût et de l’esprit.
Cela sonnait si faux dans cet entretien, qui allait évidemment à une conclusion tragique, qu’elle se mordit la lèvre et tourna la tête en ajoutant:
– Monsieur le baron, il ne faudrait pourtant pas faire de moi un personnage de comédie. Vous ne m’écoutez pas. À quoi songez-vous, s’il vous plaît?
– Je songe, répliqua Paul avec son inaltérable simplicité, que ma vie est acquise à une tâche bien sacrée, et que, pour ce bonheur de vous regarder de loin, j’ai déjà commis plus d’une lâcheté.
Elle lui tendit la main d’un geste brusque et sincèrement ému, cette fois.
– Paul, dit-elle d’une voix contenue mais distincte, je vous jure que je vous aimerai.
Paul était pâle comme pour mourir.
– Celui qui vous a offensée, balbutia-t-il, l’aimez-vous encore?
– Je le hais.
– Je suis jaloux, dit Paul qui retira sa main, jaloux de votre haine!
– Et pourquoi ne vous aimerais-je pas? s’écria-t-elle avec une soudaine violence. Vous êtes beau, vous êtes la beauté même; jamais je n’ai vu d’homme si beau que vous. Vous êtes bon, vous êtes noble; il y a en vous des délicatesses qui me rabaissent et que j’admire.
La pensée de Paul l’interrompit en s’échappant malgré lui de ses lèvres.
– Pourquoi me parlez-vous ainsi? murmura-t-il.
Elle saisit sa main qu’elle porta jusqu’à sa bouche en un mouvement de folie.
– Je vous adorerai! fit-elle au lieu de répondre, ou je me tuerai!
Le cœur de Paul se gonflait dans sa poitrine.
Des larmes lui vinrent aux yeux.