Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
Les yeux ronds de Saladin étaient fixés sur elle comme deux lanternes.
– Ah! fit-elle tout à coup, la dame au bracelet!… Ça vous a-t-il servi à quelque chose l’adresse du Grand-Hôtel que je vous ai donnée?
Saladin fit un grave signe de tête.
– Je suis lucide, moi aussi, ma bonne dame, prononça-t-il d’un ton solennel, supra-lucide! La dame qui est venue vous consulter est la duchesse de Chaves, qui a ce magnifique hôtel rue du Faubourg-Saint-Honoré.
– Oh! oh! fit madame Lubin étonnée, vraiment! une duchesse! et comment savez-vous cela?
– Je sais bien des choses, repartit Saladin, quoique je ne me vante pas d’être sorcier. Avez-vous le signalement exact du bracelet perdu par la duchesse?
La somnambule ouvrit un petit registre et se mit à le feuilleter. Pendant qu’elle s’occupait ainsi, Saladin tira le bracelet de sa poche.
– Voilà! dit-elle: un petit bracelet de perles bleues, avec fermoir en cuivre doré. Saladin lança à la volée le bracelet qui vint tomber sur le registre.
– Tiens, tiens, fit madame Lubin en sautant sur son siège, vous l’avez fait faire? Qu’est-ce que vous comptez tirer de là?
Saladin souriait dans sa cravate.
– Je ne l’ai pas fait faire, ma bonne dame, dit-il, et un simple coup d’œil peut vous convaincre de la vétusté de l’objet.
– C’est vrai, avoua la somnambule. Alors vous l’avez acheté d’occasion? En tout cas, c’est bien choisi; mais la personne qui l’a perdu connaissait son bracelet. C’était, je le crois bien, une manière de relique qu’elle regardait souvent. Je ne me charge pas de rendre ce petit bric-à-brac à madame la duchesse.
Saladin était de plus en plus majestueux.
– Je ne vous en charge pas non plus, ma bonne dame, dit-il; je vous apporte seulement les moyens de faire preuve d’une très grande habileté ou lucidité, comme vous voudrez. Par votre art, vous avez appris deux choses, d’abord le nom et l’adresse de la personne qui vous a consultée, ensuite l’existence d’un individu doué de facultés extraordinaires et qui prétend avoir en sa possession l’objet perdu par la susdite personne… est-ce que ce n’est pas déjà joli?
– Et, demanda madame Lubin, c’est vous l’individu doué de facultés extraordinaires?
– Naturellement, répondit Saladin, qui salua.
– Y aura-t-il quelque chose pour moi?
Saladin salua de nouveau et répéta:
– Naturellement.
– Eh bien, cher monsieur le marquis, dit la somnambule, la personne doit revenir demain. Je lui ferai votre commission et même je l’enverrai chez vous, si vous voulez, quoique l’affaire soit à moi.
Saladin secoua la tête avec lenteur.
– Ce n’est pas cela, murmura-t-il, et je ne suis pas ici pour vous prendre vos affaires. Il y a là-dedans des intérêts engagés, des intérêts majeurs, dont moi seul puis avoir connaissance, à cause de mes nobles relations dans le grand monde. Souvenez-vous de cette fable ingénieuse Le Coq et la Perle; il y a dans la vie des occasions dont le vulgaire ne peut pas profiter.
– Le vulgaire! répéta madame Lubin scandalisée.
– Bonne madame, répliqua Saladin avec condescendance, vous êtes une femme comme il faut, c’est certain, mais, vis-à-vis d’un homme tel que moi, vous appartenez au vulgaire.
Puis, se levant et rejetant en arrière sa tête d’oiseau, il ajouta:
– Je cache sous l’apparence d’un simple coulissier de remarquables destinées. Ne vous en étiez-vous pas doutée?
Madame Lubin, quoiqu’elle ne travaillât pas en foire, appartenait, elle aussi, très énergiquement, à la classe des gens qui vivent d’illusions et respirent le roman par tous les pores.
Comme elle gagnait sa vie à jouer un rôle, les choses théâtrales avaient un grand empire sur elle. Son regard changea d’expression, tandis qu’elle contemplait Saladin, grandi d’une demi-coudée.
– C’est vrai, balbutia-t-elle, que vous avez quelque chose d’étonnant! Et mon docteur n’aurait pas pris la porte comme cela pour tout le monde. Qu’est-ce qu’il y a pour votre service?
Saladin répondit:
– Qui sait si cette soirée n’est pas pour vous l’aurore d’une position fixe et honorable? Mettez-vous là, devant ce guéridon, et veuillez écrire ce que je vais vous dicter.
Madame Lubin, sans se faire prier, s’assit auprès de la table et disposa tout ce qu’il fallait pour écrire.
– Je suis, dit-elle; on ne sait pas vous résister, monsieur le marquis.
Mais Saladin se promenait de long en large dans la chambre, et paraissait méditer laborieusement.
Il avait l’air d’un poète qui va enfanter un chef-d’œuvre. Et par le fait il se disait:
– La chose doit être soignée et propre à me planter là-dedans, droit et solide comme un mât de cocagne! Pas de paroles inutiles! il faut frapper la dame, et qu’elle passe toute la nuit à rêvasser de moi comme si j’étais un casse-tête chinois.
– Eh bien? fit la somnambule.
Saladin vint se mettre debout devant elle et dicta:
«Madame, «Ma science m’a fait savoir le nom et la demeure de la personne respectable qui m’a fait l’honneur de me consulter.
«Il y a au-dessus de moi un homme dont ma science m’a également fait connaître l’existence et la supériorité.
«L’objet que vous avez perdu et qui vous était cher vous sera rendu par lui.
«Peut-être l’homme dont je parle pourrait-il guérir en vous le regret produit par une perte bien autrement cruelle…
«Il ne m’est pas permis de vous en dire davantage.
«On annoncera demain chez vous, à la première heure, l’ancien agent de police Renaud. Recevez-le, et sachez tout de suite que vous aurez affaire au jeune et célèbre marquis de Rosenthal!»
– Signez, ordonna Saladin. Madame Lubin signa.
– Et qu’est-ce que tout cela veut dire? demanda-t-elle.
– Si ma main droite le savait, répondit Saladin avec emphase, je la couperais. Mettez l’adresse.
Madame Lubin adressa la lettre à madame la duchesse de Chaves en son hôtel, rue du Faubourg-Saint-Honoré.
Saladin prit son chapeau. Avant de franchir le seuil, il mit un doigt sur sa bouche, puis il sortit sans prononcer une parole.
III Saladin monte à l’assaut
Il y a dans la vie des choses absurdes qui doivent réussir, de même qu’il y a dans l’art des œuvres très méprisables dont le succès est forcé. Pour juger ceci et cela il faut se placer à de certains points de vue.
Le roman est entré dans nos mœurs bien plus profondément qu’on ne le pense: ceci pour le commun des hommes et des femmes. Pour ceux ou pour celles qui souffrent d’une grande blessure, la vie même devient un roman.
Et si cette blessure, au point de vue des douleurs qu’elle occasionne comme au point de vue des espoirs de guérison qu’elle laisse, touche par quelque côté au domaine exploité habituellement par les conteurs, l’invasion du roman dans la vie passe à l’état de tyrannie absolue.
Les contes, en effet, partent presque toujours d’un fait véritable et, pour ne point abandonner le sujet même de notre récit, il est certain, malheureusement, que l’enlèvement d’un enfant n’est pas une circonstance très exceptionnelle.