La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Mais c’est trop, madame Cortès ! Beaucoup trop !
— Vous ne voulez pas m’appeler Joséphine, je vous appelle bien Iphigénie !
— Non, pour moi, vous êtes madame Cortès. Faut pas mélanger les torchons et les serviettes.
Chez Bricorama, elles choisirent une peinture jaune canari pour la chambre des enfants, rose framboise pour la pièce principale, bleu criard pour le coin cuisine. Joséphine aperçut Iphigénie qui contemplait des lattes de parquet, la bouche arrondie de plaisir. Elle commanda du parquet. Une douche. Du carrelage.
— Mais qui va poser tout ça ?
— On trouvera un carreleur et un plombier.
Joséphine donna l’adresse de la loge afin que tout soit livré. Elles regagnèrent la voiture et s’assirent en soufflant.
— Vous êtes complètement zinzin, madame Cortès ! Je peux vous dire que je vais le briquer votre appartement, vous pourrez manger par terre !
Joséphine lui sourit et déboîta en tournant son volant d’un doigt.
— Et puis vous conduisez drôlement bien !
— Merci, Iphigénie. Je me sens valorisée avec vous. Je devrais vous voir plus souvent !
— Oh non, madame Cortès ! Vous avez d’autres choses à faire…
Elle laissa tomber sa tête sur l’appui-tête et murmura, heureuse :
— C’est la première fois que quelqu’un est gentil avec moi. Je veux dire gentil sans arrière-pensée. Parce qu’il y en a eu des prétendus gentils, mais ils cherchaient tous à me piquer quelque chose… Tandis que vous…
Elle fit un bruit de pétard mouillé avec sa bouche pour exprimer sa surprise. Le foulard encadrait un visage de madone juvénile qui se maquille d’une toilette vite faite au coin de l’évier. Elle sentait le savon de Marseille qu’on frotte sous la douche froide et qu’on n’a pas le temps de bien rincer. Long nez fin, yeux noirs, teint mat, dents éclatantes, une ride profonde entre les sourcils qui prouvait, si Joséphine en doutait encore, qu’elle avait du caractère. Un corps un peu lourd, une poitrine de vamp italienne et partout, en surimpression, le sérieux enfantin de celle qui lutte pour boucler sa fin de mois et s’émerveille d’y parvenir.
— Le pire, ça a été mon mari… Enfin, je dis, mon mari, mais on n’a pas officialisé. Il tapait sur tout ce qui lui résistait. Moi, en premier. J’ai perdu deux dents avec lui. J’ai travaillé dur pour les remplacer. Il était en éruption tout le temps. Un jour, il a tabassé un flic qui lui demandait ses papiers. Six ans de prison ferme. J’étais enceinte de Léo. J’ai été bien contente qu’on l’envoie en prison. Il va sortir bientôt, il aura jamais l’idée de venir me chercher ici. Les beaux quartiers, ça l’intimide. Il dit que ça grouille de flics…
— Les enfants ne le réclament pas ?
Elle refit son petit bruit de trompette pétaradante qui, cette fois, marquait son mépris.
— Ils l’ont pas connu et c’est tant mieux. Quand ils me demandent où il est, ce qu’il fait, je dis explorateur, je dis le pôle Sud, le pôle Nord, la cordillère des Andes, j’invente des voyages avec des aigles, des ours et des pingouins. Le jour où ils le verront, si ce jour maudit arrive, il aura intérêt à porter un casque et une barbe !
Il s’était mis à pleuvoir et Joséphine actionna les essuie-glaces en essuyant la buée du revers de la main.
— Dites, madame Cortès, je voulais vous dire merci. Vraiment merci. Ça me touche terriblement ce que vous faites pour moi. Ça me pénètre.
Elle replaça une mèche de cheveux qui s’était échappée du foulard.
— Vous leur direz pas aux gens de l’immeuble que c’est vous qui avez payé pour tout ça, hein ?
— Non, mais de toute façon, vous n’avez pas à vous justifier !
— À la prochaine réunion des copropriétaires, vous n’avez qu’à lancer à la ronde que j’ai gagné au Loto. Ça les étonnera pas. Au Loto, y a que les pauvres qui gagnent, les riches, ils y ont pas droit !
Elles passèrent devant l’Intermarché où Joséphine faisait ses courses quand elle habitait Courbevoie. Iphigénie demanda si elles pouvaient s’arrêter : elle avait besoin de Canard W-C et d’un balai-brosse. Elles se présentèrent à la caisse avec deux Caddie pleins. La caissière leur demanda si elles avaient une carte de fidélité. Joséphine sortit la sienne et en profita pour payer les emplettes d’Iphigénie. Celle-ci vit rouge.
— Ah, non ! Ça suffit, madame Cortès ! On va plus être copines !
— Comme ça, je vais avoir encore plus de points !
— Je parie que vous les utilisez jamais vos points !
— Jamais, avoua Joséphine.
— La prochaine fois, je viendrai avec vous et vous les utiliserez ! Vous ferez des économies.
— Ah ! dit Joséphine, malicieuse. Il y aura donc une prochaine fois. Vous n’êtes pas complètement fâchée…
— Si. Je suis fâchée, mais je suis faible !
Elles repartirent en courant sous la pluie battante, veillant à ne rien renverser.
Joséphine déposa Iphigénie devant l’immeuble et alla garer sa voiture au parking en priant le ciel de ne pas faire de mauvaise rencontre. Depuis qu’elle avait été agressée, elle avait peur dans le parking.
Ginette était en train de préparer le café du matin quand on frappa à la porte. Elle hésita, se demandant si elle suspendait l’opération, resta un moment le coude en l’air et décida de faire passer le café avant le mystérieux visiteur. René serait de mauvaise humeur toute la journée si son café était mauvais. Il ne parlait pas avant d’en avoir bu deux bols et d’avoir avalé trois tartines de la baguette fraîche que le fils de la boulangère déposait sur le palier en allant à l’école. En échange, Ginette lui donnait une pièce.
— Tu sais, grondait René, combien elle coûtait la baguette quand on s’est installés ici en 1970 ? Un franc. Et aujourd’hui, un euro dix ! Plus la commission du petit, on doit manger le pain le plus cher du monde !
Les jours où le gamin n’avait pas école, elle enfilait un manteau sur sa chemise de nuit et descendait faire la queue à la boulangerie. René, c’était son homme. Son homme de chair et de convoitise. Elle l’avait rencontré à vingt ans ; elle était choriste de Patricia Carli, il montait et démontait la scène. Taillé en V majuscule, chauve comme une patinoire à poux, il parlait peu, mais ses yeux récitaient l’Iliade et l’Odyssée. Aussi prompt à gueuler qu’à sourire, doté de la sérénité des gens qui savent en naissant ce qu’ils veulent et qui ils sont, il l’avait attrapée un soir par la taille et ne l’avait plus lâchée. Trente ans d’hymen et elle tremblait encore quand il posait les mains sur elle. Que du bonheur, son René ! À l’horizontale, il travaillait la volupté, à la verticale, le respect. Tendre, prévenant, bourru, tout ce qu’elle aimait. Près de trente ans qu’ils habitaient le petit logis au-dessus de l’entrepôt que leur avait gracieusement attribué Marcel, le jour où il avait embauché René comme… « on verra votre titre plus tard ». C’était tout vu : ils n’en avaient plus jamais parlé, mais Marcel augmentait la paie en même temps que les responsabilités et le prix de la baguette. C’est là que les enfants avaient grandi : Johnny, Eddy, Sylvie. Une fois les enfants dégourdis, Marcel avait embauché Ginette à l’entrepôt. Responsable des entrées et des sorties de marchandise. Et les années s’étaient enchaînées sans que Ginette ait le temps de les compter.
On se remit à frapper à la porte.
— Un moment ! cria-t-elle en surveillant l’eau frémissante sur la poudre noire.
— Prends ton temps ! Ce n’est que moi ! répondit une voix qui était celle de Marcel.