Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Ce n’était pas un petit voyage. L’itinéraire le plus direct entre Velathys et Ni-moya traversait la province Changeforme de Piurifayne où il était dangereux et imprudent de pénétrer. Elle était donc obligée de faire un énorme détour en prenant la direction de l’ouest par le col Stiamot puis en remontant la longue et large vallée que formait le rift de Dulorn bordée sur la droite par la stupéfiante muraille de la faille de Velathys, haute d’un kilomètre et demi et longue de cinq cents kilomètres : et quand elle aurait atteint la ville de Dulorn, il lui resterait encore à traverser la moitié du vaste continent de Zimroel, par voie de terre et en bateau, avant d’arriver à Ni-moya. Mais Inyanna voyait tout cela comme une glorieuse aventure, quel que fût le temps que cela dût prendre. Elle n’était jamais allée nulle part, sauf une fois quand elle avait dix ans et que sa mère, traversant un hiver une période de prospérité, l’avait envoyée passer un mois dans les pays chauds au sud des Gonghars. D’autres villes bien qu’elle en ait vu des images, étaient à ses yeux aussi lointaines et aussi invraisemblables que d’autres planètes. Sa mère était allée une fois à Til-omon, sur la côte, et elle disait que c’était un endroit où le soleil était brillant comme du vin doré et où il faisait en permanence un temps estival. Sa grand-mère maternelle était allée jusqu’à Narabal où l’air tropical était lourd et humide et collait comme une seconde peau. Mais le reste – Pidruid, Piliplok, Dulorn, Ni-moya et toutes les autres – n’était que des noms pour elle, le concept d’océan était presque au-delà de son imagination et il lui était absolument impossible de croire véritablement qu’il existait au-delà de cet océan tout un autre continent, avec dix grandes cités pour chaque cité de Zimroel, des milliards d’individus, une déconcertante tanière souterraine dans le désert appelée le Labyrinthe, où résidait le Pontife, et une montagne de cinquante kilomètres de haut, au sommet de laquelle vivaient le Coronal et toute sa cour princière. En pensant à ces choses elle sentait une douleur dans sa gorge et des bourdonnements d’oreilles. L’impressionnante, l’inconcevable Majipoor était une pâtisserie trop gigantesque pour n’en faire qu’une bouchée ; mais la grignoter, kilomètre après kilomètre, était absolument merveilleux pour quelqu’un qui n’était sorti qu’une fois de Velathys.
Invanna remarqua avec fascination le changement dans l’air quand le gros flotteur de transport traversa le col et descendit dans la plaine à l’ouest des montagnes. C’était encore l’hiver – les jours étaient courts, le soleil pâle et verdâtre – mais le vent était modéré, aucunement une bise cinglante, et apportait des effluves doux et âcres. Elle vit avec étonnement que le sol était dense, friable et spongieux, très différent de la couche peu profonde de terrain rocailleux et scintillant qu’il y avait chez elle, et qu’il était par endroits d’une teinte rouge vif stupéfiante sur des kilomètres et des kilomètres. Les plantes étaient différentes aussi – avec de grosses feuilles luisantes – ; le plumage des oiseaux était peu familier et les agglomérations qui bordaient la route étaient très aérées, un habitat rural qui ne ressemblait en rien à la triste, compacte et grise Velathys, d’audacieuses petites maisons en bois décorées de capricieux ornements en spirale et peintes de taches vives de jaune, de bleu et d’écarlate. Il était également terriblement peu familier de ne pas avoir les montagnes de tous côtés, car Velathys était nichée au cœur des Gonghars et Inyanna se trouvait dans la grande dépression qui s’étendait entre les montagnes et la lointaine bande côtière, et quand elle regardait à l’ouest, elle pouvait voir si loin que c’en était presque effrayant, un panorama illimité qui s’étendait à perte de vue. De l’autre côté elle avait la faille de Velathys, la paroi extérieure de la chaîne de montagnes, mais même cela était étrange, cette sinistre barrière verticale ne faisant que rarement place à des pics isolés qui courait sans fin vers le nord. Mais la faille se termina enfin et le paysage changea de nouveau profondément tandis qu’elle continuait de remonter vers le nord dans la partie supérieure du rift de Dulorn. À cet endroit la colossale vallée d’effondrement était riche en gypse et les basses collines moutonnantes étaient aussi blanches que si elles avaient été couvertes de givre. La pierre était d’une étrange texture, un minéral très léger avec un mystérieux éclat glacé. Inyanna avait appris à l’école que toute la ville de Dulorn était bâtie avec ce matériau, et on lui en avait montré des images, flèches, arcs-boutants et façades cristallines flamboyant comme un feu nacré à la lumière du jour. Tout cela lui avait semblé n’être que légende, comme ces histoires de la Vieille Terre d’où sa race était censée être issue.
Mais un jour de la fin de l’hiver, Inyanna se trouva en train de contempler les faubourgs de la cité de Dulorn et elle comprit que la légende n’avait rien d’imaginaire. Dulorn était beaucoup plus belle et étrange qu’elle n’aurait pu l’imaginer. Elle semblait briller d’un éclat intérieur tandis que la lumière du soleil, réfractée et défléchie par les innombrables angles et facettes des hauts bâtiments baroques, tombait dans les rues en flots chatoyants.
C’était donc cela une cité ! À côté Velathys n’était qu’une tourbière. Inyanna serait volontiers restée un mois, un an, pour toujours, remontant une rue et descendant la suivante, admirant les tours et les ponts, regardant à l’intérieur des mystérieuses boutiques gorgées de marchandises coûteuses, si différentes de sa pitoyable petite échoppe. Ces hordes d’êtres à face de serpent – c’était la cité Ghayrog, peuplée de millions de ces créatures quasi reptiliennes et de quelques représentants des autres races – se déplaçant avec une telle détermination, exerçant des professions inconnues d’une simple montagnarde – les affiches lumineuses faisant de la publicité pour le célèbre Cirque Perpétuel de Dulorn – les restaurants élégants, les hôtels et les parcs – tout cela laissait Inyanna pétrifiée d’admiration et de crainte. Assurément rien sur Majipoor ne pouvait se comparer à cet endroit. On disait pourtant que Ni-moya était beaucoup plus grande et que Stee sur le Mont du Château était supérieure aux deux, et puis il y avait aussi la célèbre Piliplok et le port d’Alaisor et… il y en avait tant, tant !
Mais elle ne disposait que d’une demi-journée à Dulorn, le temps que le flotteur débarque ses passagers et soit prêt à repartir pour sa prochaine étape. Elle ne la vit pas passer. Le lendemain, alors qu’elle faisait route vers l’est à travers les forêts entre Dulorn et Mazadone, elle se demanda si elle avait vraiment vu Dulorn ou si elle avait rêvé qu’elle y était allée.
De nouvelles merveilles se présentaient quotidiennement, des endroits où l’air était pourpre, des arbres de la taille d’une colline, des buissons de fougères qui chantaient. Puis vint une longue suite de villes mornes et indifférenciées, Cynthion, Mazadone, Thagobar et bien d’autres. À bord du flotteur, les passagers allaient et venaient, les conducteurs étaient changés tous les quinze cents kilomètres, et seule Inyanna restait, une jeune campagnarde qui découvrait le monde et dont la vue et le cerveau commençaient à se brouiller devant le panorama qui se déroulait interminablement. Elle vit des geysers, des lacs d’eau chaude et autres merveilles thermales ; c’était à Khyntor, la grande cité du centre du continent, d’où elle devait embarquer sur le bateau à destination de Ni-moya. À cet endroit le Zimr qui descendait du nord-ouest était un fleuve aussi grand qu’une mer, de sorte que l’on s’abîmait les yeux à essayer de distinguer l’autre rive. À Velathys Inyanna n’avait vu que des torrents de montagne, rapides et encaissés, ce qui ne l’avait pas préparée à cet énorme et sinueux serpent d’eau sombre qu’était le Zimr.