Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Inyanna navigua pendant des semaines sur le dos de ce monstre, laissant derrière elle Verf, Stroyn, Lagomandino et cinquante autres villes dont les noms n’étaient que des syllabes. Tout son univers se réduisit au bateau. Dans la vallée du Zimr les saisons n’étaient pas très marquées et il était facile de perdre la notion du temps. Elle avait l’impression d’être au printemps mais elle savait que ce devait être l’été, et même la fin de l’été, car cela faisait plus de six mois qu’elle avait commencé ce voyage. Peut-être n’aurait-il jamais de fin, peut-être son destin était-il de passer de lieu en lieu, sans rien connaître, sans toucher terre nulle part. C’était très bien ainsi. Elle avait commencé à s’oublier. Il y avait quelque part une boutique qui lui avait appartenu, il y avait quelque part un grand domaine qui lui appartiendrait, il y avait quelque part une jeune femme nommée Inyanna Forlana, mais tout cela s’était dissous dans le mouvement de son interminable périple à travers Majipoor.
Puis un beau jour, pour la centième fois, une nouvelle ville commença d’apparaître le long des rives du Zimr et une agitation soudaine se produisit à bord du bateau, une ruée vers le bastingage pour scruter les lointains brumeux. Inyanna entendit murmurer « Ni-moya ! Ni-moya ! » et elle sut que son voyage touchait à son terme, que son errance s’achevait et qu’elle allait retrouver sa patrie et son héritage.
3
Elle était assez avisée pour savoir qu’essayer de pénétrer Ni-moya dès le premier jour était aussi ridicule qu’essayer de compter les étoiles. C’était une métropole qui avait vingt fois la taille de Velathys et qui étendait ses tentacules sur des centaines de kilomètres le long des deux rives du Zimr. Elle sentait que l’on aurait pu y passer toute sa vie et avoir encore besoin d’un plan pour s’orienter. Très bien. Elle refusa de se laisser impressionner ou écraser par le gigantisme démesuré de tout ce qu’elle voyait autour d’elle. Elle allait conquérir pas à pas cette cité. Cette calme décision était le début de sa transformation en une véritable habitante de Ni-moya.
Mais il fallait savoir par quoi commencer. Le bateau avait accosté ce qui semblait être la rive sud du Zimr. La main serrée sur son petit sac, Inyanna regardait par-dessus la grande masse d’eau – à cet endroit le Zimr était gonflé par plusieurs affluents majeurs – et elle voyait des villes sur chaque rive. Laquelle était Ni-moya ? Où allaient se trouver les bureaux pontificaux ? Comment allait-elle trouver ses terres et son manoir ? Des panneaux brillants lui indiquèrent la direction des ferry-boats, mais leurs destinations étaient des endroits nommés Gimbeluc, Istmoy, Strelain, Strand Vista, des faubourgs, supposa-t-elle. Il n’y avait pas de panneau pour ferry à destination de Ni-moya, parce que tous ces endroits étaient Ni-moya.
— Êtes-vous perdue ? demanda une petite voix aiguë.
Inyanna se retourna et vit une jeune fille qui était sur le bateau et qui avait deux ou trois ans de moins qu’elle, une frimousse barbouillée et des cheveux raides étrangement teints en bleu lavande. Trop fière ou peut-être trop timide pour accepter son aide – elle ne savait pas très bien quoi – Inyanna secoua la tête avec brusquerie et détourna les yeux, sentant la chaleur et le sang lui monter aux joues.
— Il y a une cabine publique de renseignements derrière les guichets des billets, dit la jeune fille avant de disparaître dans la foule qui se dirigeait vers les ferry-boats.
Inyanna fit la queue et quand son tour arriva enfin, elle entra dans la cabine de communication et avança la tête dans le dispositif élastique qui établissait le contact.
— Renseignements, dit une voix.
— Services du Pontificat, dit-elle d’une voix douce. Bureau des Successions.
— Ce bureau n’est pas répertorié.
Inyanna fronça les sourcils.
— Alors, les Services du Pontificat.
— 853 promenade Rodamaunt, Strelain.
Vaguement inquiète, elle acheta un billet de ferry-boat pour Strelain : une couronne vingt pesants. Il lui restait exactement deux royaux, peut-être assez pour vivre quelques semaines dans cette coûteuse cité. Et après ? Je suis l’héritière de la Perspective Nissimorn, se dit-elle avec insouciance, et elle monta à bord du ferry-boat. Mais elle se demandait pourquoi l’adresse du bureau des Successions n’était pas répertoriée.
C’était le milieu de l’après-midi. Le ferry-boat, avec un rugissement de sirène, s’éloigna doucement de l’embarcadère. Inyanna s’agrippa à la rambarde, contemplant avec émerveillement la ville sur la rive opposée, où les bâtiments étaient des tours d’une blancheur éclatante s’étageant sur les pentes de douces collines verdoyantes au nord de l’agglomération. Une carte était fixée sur un poteau près de l’escalier menant aux ponts inférieurs. Elle vit que Strelain était le quartier central de la conurbation, juste en face de la gare des ferry-boats qui se nommait Nissimorn. Les fonctionnaires du Pontificat lui avaient dit que son domaine se trouvait sur la rive nord ; il devait donc, puisqu’il s’appelait Perspective Nissimorn et était probablement situé en face de Nissimorn, être dans Strelain même, peut-être quelque part dans cette bande côtière couverte de forêts au nord-est. Gimbeluc était un faubourg occidental, séparé de Strelain par un affluent du Zimr enjambé par de nombreux ponts ; Istmoy était situé à l’est ; la Steiche, une rivière qui venait du sud, était presque aussi large que le fleuve et les villes qui la bordaient s’appelaient…
— C’est la première fois que vous venez ici ?
C’était encore la jeune fille aux cheveux lavande.
— Oui, j’arrive de Velathys, répondit Inyanna avec un sourire timide. Une campagnarde, quoi !
— Vous semblez avoir peur de moi.
— Moi ? Ah bon !
— Je ne vais pas vous manger. Je ne vais même pas vous escroquer. Je m’appelle Liloyve. Je suis voleuse au Grand Bazar.
— Vous avez dit voleuse ?
— C’est une profession admise à Ni-moya. Nous ne sommes pas encore autorisés mais on ne nous met pas trop de bâtons dans les roues, et nous avons notre propre registre officiel, comme n’importe quelle corporation. Je viens de Lagomandino, où j’ai vendu pour mon oncle des marchandises volées. Êtes-vous trop bien pour moi ou simplement très timide ?
— Ni l’un ni l’autre, répondit Inyanna. Mais j’ai fait un long voyage seule et je pense que j’ai perdu l’habitude de parler aux gens.
Elle se força de nouveau à sourire.
— Vous êtes vraiment une voleuse ?
— Oui. Mais pas une voleuse à la tire. Vous avez l’air si inquiète ! Au fait, comment vous appelez-vous ?
— Inyanna Forlana.
— C’est un joli nom. Je ne connaissais pas d’Inyanna. Vous avez fait tout le trajet de Velathys à Ni-moya ? Dans quel but ?
— Pour réclamer mon héritage, répondit Inyanna. La propriété du petit-fils de la sœur de ma grand-mère. Un bâtiment appelé Perspective Nissimorn. sur la rive nord du…
Liloyve pouffa. Elle essaya de réprimer son rire ses joues se gonflèrent, elle toussa et mit sa main sur sa bouche dans son hilarité presque convulsive. Mais elle se calma rapidement et son expression s’adoucit pour se transformer en pitié.
— Dans ce cas, vous devez faire partie de la famille du duc, dit-elle doucement, et je devrais m’excuser de vous avoir abordée si impoliment.
— La famille du duc ? Non, bien sûr que non. Pourquoi…
— La Perspective Nissimorn est la propriété de Calain, le frère cadet du duc.
— Non, fit Inyanna en secouant la tête. Le petit-fils de la sœur de…