Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Tisana cligna des yeux et se dressa sur son séant. Elle était seule. Freylis avait rangé les cierges et lavé les coupes à vin et elle avait laissé un mot sur la table – non, pas un mot, un dessin, les éclairs entrecroisés, le symbole du Roi des Rêves, à l’intérieur du triangle dans le triangle, l’emblème de la Dame de l’Ile, et autour de cela, un cœur, et autour de cela, un soleil radieux : un message d’amour et d’encouragement.
— Tisana ?
Elle alla ouvrir la porte. La vieille préceptrice Vandune était derrière.
— C’est l’heure ? demanda Tisana.
— Largement. Le soleil est levé depuis vingt minutes. Es-tu prête ?
— Oui, répondit Tisana.
Elle se sentait étrangement calme… ironique, après cette semaine de craintes. Mais maintenant que le moment était proche, il n’y avait plus rien à craindre. Ce qui devait arriver arriverait, et si elle devait échouer à l’Épreuve, ce serait pour le mieux.
Elle suivit Vandune. Elles traversèrent la cour, passèrent devant le potager et sortirent de la maison chapitrale. Quelques personnes étaient déjà debout, mais elles ne leur adressèrent pas la parole. À la lumière glauque du jour naissant elles marchaient en silence sur le sable durci du désert, Tisana ralentissant le pas pour rester juste derrière la vieille femme. Elles marchèrent vers l’est et vers le sud, sans échanger un mot, pendant ce qui sembla durer des heures et des heures, des kilomètres et des kilomètres. Dans le vide du désert commencèrent à apparaître les ruines isolées de l’ancienne cité Métamorphe de Velalisier, un lieu vaste et hanté d’une austère majesté, vieux de plusieurs milliers d’années et depuis longtemps maudit et abandonné par ses bâtisseurs. Tisana crut comprendre. Pour l’Épreuve on allait la lâcher au milieu des ruines et la laisser errer toute la journée parmi les fantômes. Pouvait-il vraiment s’agir de cela ? C’était si infantile, si naïf. Les fantômes ne lui inspiraient aucune terreur. De plus, si on avait l’intention de la terroriser, cela se passerait de nuit. De jour, Velalisier n’était qu’un lieu de masses et de blocs de pierres, de temples écroulés, de colonnes brisées et de pyramides enfouies dans le sable.
Elles arrivèrent enfin dans une sorte d’amphithéâtre en bon état de conservation, dont les rangs superposés de sièges de pierre rayonnaient en formant un arc très ouvert. Au centre se trouvaient un autel et quelques bancs de pierre et sur l’autel étaient posées une bouteille et une coupe à vin. C’était donc ici qu’aurait lieu l’Épreuve ! Tisana supposa que maintenant la vieille Vandune et elle allaient partager le vin et s’étendre ensemble sur le sol plat et sablonneux et qu’elles allaient faire une interprétation ; et quand elles se relèveraient, Vandune saurait s’il fallait oui ou non inscrire Tisana de Falkynkip sur la liste des interprètes des rêves.
Mais ce n’était pas non plus ce qui allait se passer. Vandune montra la bouteille à Tisana.
— Elle contient du vin des rêves, dit-elle. Je vais te laisser ici. Verse-toi autant de vin que tu le désires, bois-le et regarde dans ton âme. Administre-toi l’Épreuve.
— Moi ?
— Qui d’autre peut t’éprouver ? demanda Vandune en souriant. Allez. Bois. Je reviendrai plus tard.
La vieille préceptrice s’inclina et s’éloigna. Les questions se bousculaient dans l’esprit de Tisana, mais elle les retint, car elle sentait que l’Épreuve était déjà commencée et que la première partie était qu’aucune question ne pouvait être posée. Elle regarda avec perplexité Vandune s’enfoncer et disparaître dans une niche du mur de l’amphithéâtre. Après quoi il n’y eut plus aucun son, pas même un bruit de pas. Dans le silence écrasant de la cité morte, le sable semblait gronder, mais silencieusement. Tisana fronça les sourcils, sourit, puis éclata de rire – un rire retentissant qui suscita des échos lointains. Quel bon tour on lui avait joué ! Concevez votre propre Épreuve, c’était cela le truc ! Les laisser appréhender ce jour, puis les conduire au milieu des ruines et leur dire de prendre les choses en main toutes seules ! Que restait-il de l’affreuse appréhension de terribles épreuves et des fantômes que l’imagination avait créés ?
Mais comment…
Tisana haussa les épaules. Elle versa le vin et but. Très sucré, peut-être un vin d’une autre année. C’était une grande bouteille. Très bien, se dit-elle, je suis une grande femme. Elle se versa une seconde rasade. Elle avait l’estomac vide ; elle sentit presque instantanément le vin lui monter au cerveau. Elle en prit pourtant une troisième fois.
Le soleil montait vite. La pointe de ses rayons atteignait le sommet du mur de l’amphithéâtre.
— Tisana ! cria-t-elle.
Et à son cri elle répondit :
— Oui, Tisana ?
Elle rit. Et but encore une fois. Elle n’avait jamais pris de vin des rêves seule. On le buvait toujours en présence d’autrui – soit pour faire une interprétation, soit avec une préceptrice. Le boire seule était comme poser des questions à son reflet. Elle éprouvait le genre de confusion qui se produit quand on se tient entre deux miroirs et que l’on voit son image répétée à l’infini.
— Tisana, dit-elle, voici ton Épreuve. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
— J’ai étudié durant quatre ans, répondit-elle, et avant cela j’en ai passé trois autres à faire le pèlerinage de l’Ile. Je connais les sept rêves illusoires et les neuf rêves instructifs, les rêves de convocation et les rêves de…
— Très bien. Passe sur tout cela. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
— Je sais comment préparer le vin et comment le boire.
— Réponds à la question. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
— Je suis très stable. J’ai l’âme sereine.
— Tu te dérobes à la question.
— Je suis robuste et capable. J’ai peu de méchanceté en moi. Je désire servir le Divin.
— Et servir ton prochain ?
— Je sers le Divin en le servant.
— C’est joliment tourné. Qui t’a appris cela ?
— Cela vient de me passer par la tête. Puis-je reprendre du vin ?
— Autant que tu voudras.
— Merci, dit Tisana.
Elle but. Elle avait la tête qui tournait, mais n’était pas encore ivre et le mystérieux pouvoir d’union des esprits qu’avait le vin était absent, puisqu’elle était seule et éveillée.
— Quelle est la question suivante ? demanda-t-elle.
— Tu n’as pas encore répondu à la première.
— Pose-moi la suivante.
— Il n’y a qu’une seule question, Tisana. Es-tu digne de devenir interprète des rêves ? Peux-tu apaiser l’âme de ceux qui s’adressent à toi ?
— J’essaierai.
— Est-ce ta réponse ?
— Oui, dit Tisana, c’est ma réponse. Libère-moi et laisse-moi essayer. Je suis une femme de bonne volonté. J’ai les compétences et j’ai le désir d’aider les autres. Et la Dame m’a ordonné d’être interprète des rêves.
— Accepteras-tu de t’étendre avec tous ceux qui auront besoin de toi ? Avec les humains, les Ghayrogs, les Skandars, les Lii, les Vroons et tous ceux de toutes les races de la planète ?
— Tous, dit-elle.
— Dissiperas-tu la confusion de leur esprit ?
— Si je peux, je le ferai.
— Es-tu digne de devenir interprète des rêves ?
— Laisse-moi essayer et nous le saurons, dit Tisana.