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Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]

Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:

Majipoor, planète géante, abrite des dizaines de milliards d’habitants, humains, Hjorts, Métamorphes, Vroons, Skandars et autres étrangers. Parce que les métaux y sont rares, la technologie y est presque absente. Mais on y excelle dans les arts et les aménités de la vie. Jeune saute-ruisseau, Hissune est entré au service du Pontife de Majipoor. Il a accès au Registre des Ames où des millions d’habitants de Majipoor ont déposé au fil de milliers d’années des enregistrements de leurs souvenirs.
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
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— Mais c’est notre travail ! protesta Vezan Ormus. Sur cette planète chacun doit servir le Divin en jouant son rôle dans la complexité de la vie quotidienne. Des terres restent en jachère, une grande maison est inoccupée, une héritière méritante mène dans l’ignorance une morne existence. La justice exige que de tels torts soient réparés. C’est à nous qu’appartient le privilège de le faire.

— Tout de même, dit Inyanna, le visage empourpré par le vin et se penchant de manière presque provocante tantôt vers un homme tantôt vers l’autre, vous vous êtes donné beaucoup de mal pour moi et je vous en demeurerai toujours redevable. Puis-je vous offrir une autre bouteille ?

La nuit était tombée depuis longtemps quand ils quittèrent enfin la taverne. Il y avait plusieurs lunes dans le ciel et les montagnes qui encerclaient la ville, des pics isolés de la grande chaîne des Gonghar, ressemblaient à des piliers déchiquetés de glace noire sous cette clarté froide. Inyanna raccompagna ses visiteurs à leur hôtel en bordure de la Place Dekkeret et dans son début d’ivresse faillit s’inviter pour la nuit. Mais ils n’en avaient apparemment aucune envie, se méfiant peut-être un peu de cette possibilité, et elle fut doucement et habilement éconduite à leur porte. En titubant un peu elle effectua la longue et raide montée jusque chez elle et elle sortit sur la terrasse pour respirer l’air nocturne. Elle avait des élancements dans la tête. Trop de vin, trop de paroles, trop de nouvelles stupéfiantes ! Elle regarda autour d’elle. Sa ville, des rangées superposées de petites habitations aux murs de stuc et aux toits de tuiles s’étageant sur la cuvette en pente du Bassin de Velathys, quelques bandes d’espaces verts, des places et des hôtels particuliers, le château ducal délabré accroché aux pentes orientales, la route encerclant la ville comme une ceinture, et puis les montagnes hautes et oppressantes qui commençaient juste derrière, les flancs balafrés par les marbrières – elle voyait tout cela de son aire au sommet de la colline. Adieu ! Elle songea que cette ville n’était ni laide ni belle, que c’était juste un endroit calme, humide, morne, froid, banal, connu pour son marbre et l’habileté de ses tailleurs de pierres et pas grand-chose d’autre, une ville provinciale sur un continent provincial. Elle s’était résignée à finir ses jours ici. Mais maintenant que les miracles avaient pénétré dans sa vie, il lui semblait intolérable de devoir y passer ne fût-ce qu’encore une heure, alors que Ni-moya l’éblouissante l’attendait. Ni-moya, Ni-moya, Ni-moya !

Elle dormit d’un sommeil intermittent. Le lendemain matin, elle retrouva Vezan Ormus et Steyg dans l’étude du notaire derrière la banque et leur remit son petit sac de royaux frustes, anciens pour la plupart, certains très anciens, à l’effigie de Kinniken, de Thimin et de Ossier, et dont l’un remontait même au règne du grand Confalume, une pièce vieille de plusieurs siècles. En échange ils lui donnèrent une unique feuille de papier : un reçu attestant le paiement de la somme de vingt royaux qu’ils devaient verser en son nom pour s’acquitter des droits d’enregistrement. Ils expliquèrent que les autres documents devaient repartir avec eux pour être contresignés et validés. Mais ils lui expédieraient le tout dès que le transfert serait achevé et elle pourrait alors venir à Ni-moya prendre possession de ses biens.

— Quand je serai sur mes terres, leur déclara-t-elle avec noblesse, vous serez mes hôtes pour un mois de chasse et de réjouissances.

— Oh ! non, fit doucement Vezan Ormus, il ne serait guère séant pour des gens comme nous de frayer avec la maîtresse de la Perspective Nissimorn. Mais nous apprécions l’intention et nous vous remercions pour le geste.

Inyanna les invita à déjeuner. Mais Steyg répondit qu’ils devaient reprendre la route. Ils avaient d’autres héritiers à contacter et des problèmes de succession à régler à Narabal, à Til-omon et à Pidruid ; il s’écoulerait encore de nombreux mois avant qu’ils ne revoient leur foyer et leur épouse à Ni-moya. Est-ce que cela signifiait, demanda-t-elle soudain en grand désarroi, qu’aucune mesure concernant l’enregistrement de ses titres n’allait être prise avant qu’ils aient achevé leur tournée ?

— Pas du tout, dit Steyg. Nous expédierons vos documents à Ni-moya ce soir même par courrier direct. Votre demande sera examinée dès que possible. Vous devriez recevoir des nouvelles de notre bureau dans… oh ! disons sept à neuf semaines.

Elle les accompagna à leur hôtel, attendit à l’extérieur pendant qu’ils faisaient leurs bagages, les escorta jusqu’à leur flotteur et resta sur la rue en agitant la main tandis qu’ils s’éloignaient vers la route menant à la côte sud-ouest. Puis elle rouvrit la boutique. Elle eut deux clients dans l’après-midi, l’un acheta pour trois pesants de clous et l’autre demanda trois mètres de faux satin à soixante pesants le mètre ; le total des ventes de la journée fut donc inférieur à deux couronnes, mais aucune importance. Bientôt elle serait riche.

Un mois s’écoula sans nouvelles de Ni-moya. Puis un second, et toujours le silence.

La patience qui avait retenu Inyanna à Velathys pendant dix-neuf ans était la patience du désespoir et de la résignation. Mais maintenant que de grands changements s’annonçaient, il ne lui restait plus de patience. Elle ne tenait pas en place, elle faisait les cent pas, elle cochait les jours sur le calendrier. L’été, avec ses pluies quasi quotidiennes, s’acheva l’automne vif et sec lui succéda et les feuilles prirent des teintes mordorées sur les contreforts. Les lourdes précipitations de l’hiver commencèrent, des masses d’air humide poussées vers le sud depuis la vallée du Zimr et à travers le territoire Métamorphe se heurtant aux vents âpres des montagnes. Il y avait de la neige sur les crêtes des Gonghars et des ruisseaux de boue coulaient dans les rues de Velathys. Toujours pas de nouvelles de Ni-moya, Inyanna pensait à ses vingt royaux et la terreur commençait à se mêler à l’irritation dans son esprit. Elle fêta seule son vingtième anniversaire, buvant avec amertume du vin aigrelet et imaginant ce que ce serait d’avoir à sa disposition les revenus de la Perspective Nissimorn. Pourquoi était-ce si long ? Nul doute que Vezan Ormus et Steyg aient envoyé comme convenu les documents aux bureaux du Pontife ; mais à coup sûr ses papiers traînaient sur quelque bureau poussiéreux, attendant que l’on prenne des mesures, tandis que les mauvaises herbes poussaient dans les jardins de ses propriétés. La veille du premier jour de l’hiver, Inyanna prit la résolution de se rendre à Ni-moya et de prendre personnellement les choses en main.

Le voyage allait coûter cher et elle avait donné toutes ses économies. Pour se procurer de l’argent elle hypothéqua la boutique à une famille de Hjorts. Ils lui donnèrent dix royaux ; ils devaient se payer les intérêts en liquidant son stock à leur propre profit ; si la totalité de la dette était remboursée avant son retour, ils continueraient à gérer le commerce pour son compte en lui versant une redevance. Ce contrat était fort avantageux pour les Hjorts, mais Inyanna n’en avait cure : elle savait, mais ne s’en ouvrit à personne, qu’elle ne reverrait jamais plus la boutique, ni ces Hjorts, ni Velathys, et la seule chose qui comptait était d’avoir l’argent pour aller à Ni-moya.

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