Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
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II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
Un jour, après les pluies de midi, deux inconnus entrèrent dans la boutique, les premiers clients depuis plusieurs heures. L’un était petit et boulot, un petit pot à tabac, et l’autre, pâle, émacié et dégingandé, le visage en lame de couteau, ressemblait à quelque animal prédateur des montagnes. Ils étaient vêtus de lourdes tuniques blanches avec de larges ceintures d’un orange vif, un style de vêtements qui, à ce que l’on disait, était courant dans les grandes cités du nord, et ils parcoururent des yeux la boutique avec le regard méprisant de ceux qui sont accoutumés à des marchandises d’une tout autre qualité.
— Êtes-vous Inyanna Forlana ? demanda le petit.
— Oui, c’est moi.
Il consulta un document.
— Fille de Forlana Hayorn qui était la fille de Hayorn Inyanna ?
— C’est bien moi. Puis-je vous demander…
— Enfin ! s’écria le grand. Que ce fut long et pénible de retrouver votre piste ! Si vous saviez depuis combien de temps nous vous cherchons ! Nous avons remonté le fleuve jusqu’à Khyntor, puis nous sommes allés à Dulorn et nous avons traversé ces satanées montagnes – s’arrête-t-il jamais de pleuvoir par ici ? – et ensuite nous avons parcouru tout Velathys, de porte en porte, de boutique en boutique, demandant de-ci de-là…
— Et je suis celle que vous cherchez ?
— Oui, si vous pouvez fournir la preuve de votre ascendance.
— J’ai des documents, dit Inyanna en haussant les épaules. Mais quelle affaire vous amène ?
— Nous devrions nous présenter, dit le petit. Je m’appelle Vezan Ormus et mon collègue Steyg ; nous sommes fonctionnaires au service de Sa Majesté le Pontife Tyeveras, Bureau des Successions, Ni-moya.
D’une luxueuse serviette en cuir repoussé Vezan Ormus sortit une liasse de documents et les remua ostensiblement.
— La sœur aîné de la mère de votre mère était une certaine Saleen Inyanna qui, en l’an vingt-trois du pontificat de Kinniken, lord Ossier étant Coronal, s’est installée dans la ville de Ni-moya et a épousé un certain Helmyot Gavoon, cousin au troisième degré du duc. Inyanna le regardait d’un air interdit.
— Je ne connais pas ces gens-là, dit-elle.
— Ce n’est pas étonnant, dit Steyg. C’était il y a plusieurs générations. Et nul doute qu’il y ait eu peu de contacts entre les deux branches de la famille, étant donné le fossé que creusaient la distance et la fortune.
— Ma grand-mère n’a jamais mentionné des parents riches à Ni-moya, dit Inyanna.
Vezan Ormus toussota et fouilla dans ses papiers.
— Quoi qu’il en soit, dit-il, trois enfants sont nés de Helmyot Gavoon et de Saleen Inyanna, dont l’aîné, une fille, a hérité les biens de la famille. Elle est morte jeune dans un accident de chasse et les terres sont revenues à son fils unique, Gavoon Dilamayne, qui est resté sans enfants et est décédé en l’an dix du pontificat de Tyeveras, c’est-à-dire il y a neuf ans. Depuis lors les biens sont restés vacants tandis que des recherches étaient entreprises pour retrouver les héritiers légitimes. On a établi il y a trois ans…
— Que je suis héritière ?
— En effet, dit Steyg d’un ton mielleux avec un large sourire.
Inyanna, qui avait suivi depuis quelque temps le tour que prenait la conversation, fut néanmoins stupéfaite. Ses jambes se mirent à trembler, ses lèvres et sa bouche se desséchèrent et dans son trouble elle fit un brusque mouvement du bras, renversant et brisant un vase coûteux d’Alhanroel. Embarrassée par tout cela, elle se ressaisit et demanda :
— Et que suis-je donc censée avoir hérité ?
— Le grand bâtiment connu sous le nom de Perspective Nissimorn sur la rive nord du Zimr à Ni-moya et des domaines dans trois endroits différents de la vallée de la Steiche, tous loués à bail et rapportant un revenu, dit Steyg.
— Toutes nos félicitations, dit Vezan Ormus.
— Et moi je vous félicite, répliqua Inyanna, pour votre ingéniosité. Merci pour ces moments de distraction ; et maintenant, à moins que vous ne vouliez acheter quelque chose, je vous prie de me laisser continuer ma comptabilité, car j’ai des taxes à payer et…
— Vous êtes sceptique, reprit Vezan Ormus. Avec juste raison. Nous vous racontons une histoire à dormir debout et vous êtes incapable d’amortir l’impact de nos paroles. Mais écoutez, nous sommes de Ni-moya. Aurions-nous parcouru des milliers de kilomètres jusqu’à Velathys pour le plaisir de faire une farce à des commerçants ? Regardez… ici…
Il ouvrit en éventail sa liasse de papiers et les poussa vers Inyanna. Les mains tremblantes, elle les examina. Une vue du manoir – éblouissant –, toute une collection de titres de propriété, un document généalogique et un papier portant le sceau pontifical sur lequel était écrit son nom…
Elle leva les yeux, abasourdie, sidérée.
— Que dois-je faire maintenant ? demanda-t-elle d’une voix faible et voilée.
— La procédure est de pure routine, répondit Steyg. Vous devez déclarer sous serment que vous êtes réellement Inyanna Forlana, vous devez signer des papiers par lesquels vous vous engagez à rembourser les taxes sur les revenus accumulés des propriétés quand vous en aurez pris possession, il vous faudra payer les droits d’enregistrement pour le transfert de propriété et ainsi de suite. Nous pouvons nous charger de tout cela pour vous.
— Des droits d’enregistrement ?
— Ils se montent à quelques royaux.
Elle écarquilla les yeux.
— Que je peux payer sur les revenus accumulés des biens ?
— Malheureusement pas, répondit Vezan Ormus. L’argent doit être versé avant d’avoir les titres de propriété et vous ne pouvez naturellement pas disposer des revenus des biens avant d’avoir les titres, donc…
— C’est une ennuyeuse formalité, dit Steyg. Mais insignifiante, si l’on pense à l’avenir.
2
Au bout du compte les droits se montaient à vingt royaux. C’était une somme énorme pour Inyanna, presque la totalité de ses économies ; mais une étude des documents lui apprit que les revenus agricoles seuls s’élevaient à neuf cents royaux par an et il y avait encore le reste de l’actif, le manoir et son contenu, les loyers et les droits sur certaines propriétés en bordure du fleuve…
Vezan Ormus et Steyg se montrèrent extrêmement obligeants pour remplir les formulaires. Elle accrocha à la porte l’écriteau portant FERMÉ POUR AFFAIRES, non que cela eût beaucoup d’importance en cette saison calme, et ils passèrent tout l’après-midi assis à côté d’elle à son petit bureau à l’étage, lui faisant passer des choses à signer et y apposant les sceaux pontificaux à l’aspect imposant. Après quoi, pour célébrer cela, elle les emmena à la taverne au pied de la colline boire quelques tournées de vin. Steyg insista pour payer la première ; il écarta sa main et posa sur le comptoir une demi-couronne pour une bouteille de vin de palme de choix de Pidruid. Cette extravagance coupa le souffle à Inyanna – elle buvait en général du vin de qualité inférieure – mais elle se souvint, alors qu’elle était devenue riche et quand la bouteille fut vide, elle en commanda une autre. La salle était bondée, surtout des Hjorts et quelques Ghayrogs, et les bureaucrates du nord avaient l’air mal à l’aise au milieu de tous ces non-humains et ils portaient pensivement de temps à autre leurs doigts sur leur nez comme pour filtrer l’odeur de cette chair différente. Inyanna, pour les mettre à l’aise, ne cessait de leur répéter à quel point elle leur était reconnaissante de s’être donné la peine d’être venus la sortir de son obscurité à Velathys.