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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Joseph fut convoqué au ministère des Affaires étrangères, l’ambassade de Paris avait renvoyé le dossier, les démarches officielles s’étaient avérées inutiles : les autorités françaises considéraient Martin comme français, leur mariage n’ayant pas été retranscrit n’avait aucune valeur en France, Joseph devait se résigner, ils étaient impuissants, sauf si Christine revenait en Tchécoslovaquie ou dans un pays frère.

Ce soir-là, Joseph décida de faire un grand ménage, il appela Helena pour qu’elle participe. Elle ne répondit pas, resta dans sa chambre. Il déchira les photos, découpa celles où Christine apparaissait avec Helena ou Martin. Il lança dans la cheminée l’album de photos relié en cuir et le regarda s’embraser lentement. Il jeta les souvenirs conservés par Christine, ce qui pouvait rappeler sa présence, ses vêtements, ses objets, ses livres, les affiches de théâtre, les programmes, les manuscrits des pièces, ses onze brosses à cheveux, les après-ski de Chamonix, les treize cahiers de l’adaptation de Phèdre, il trouva aussi les deux carnets de Bérénice oubliés dans le tiroir, ce détail lui fit supposer que sa désertion n’avait pas été préméditée. In extremis, il se ravisa et garda Bérénice.

Quand il vida la cheminée de ses cendres, il ne restait rien de son passé. Au cœur de l’album calciné, il trouva une photo miraculée, gondolée et aux bords noircis, une photo de Christine et d’Helena à la campagne. Il était content que cette photo ait fait l’effort de se sauver, il l’essuya avec soin, tenta de l’aplatir, attrapa le premier livre qui lui tomba sous la main et la rangea dans Lumière d’août, où il l’oublia.

Une nuit, il ressortit Gardel de l’armoire, enleva la poussière des disques, s’offrit un récital et retrouva son vieil ami. Le matin, il demanda à Helena s’il ne l’avait pas dérangé.

– Oh non, je l’adore, moi aussi.

C’est à cette époque que Joseph ralentit le pas, seule Helena le remarqua. Quand ils marchaient côte à côte, elle le devançait et était obligée de l’attendre. Il avait les épaules basses et n’était plus jamais pressé. Elle lui prenait la main et s’accordait à sa vitesse ; même quand il l’accompagnait à l’école ou à sa leçon de piano et qu’il aurait fallu se dépêcher, ils allaient comme pour une promenade.

Tereza venait les aider le dimanche et les jours de vacances, elle s’occupait de la maison, rangeait, faisait des courses, sa présence apaisait Joseph. Ils passaient des après-midi à écouter des disques, Gardel bien sûr et aussi Smetana qu’elle adorait. Tereza se faisait prier pour s’asseoir devant le piano et leur offrir quelques polkas. Ludvik jouait à quatre mains avec Helena ; avant, il refusait, mais sa mère lui avait dit d’être gentil avec elle. Il lui avait appris à jouer aux échecs. Au départ, Helena n’en avait pas envie, elle avait fait un effort, elle se débrouillait pas mal pour une fille. Même si elle bavardait en jouant, on ne peut pas trop en demander.

Helena était petite quand Pavel avait disparu, elle ne se souvenait de rien. Elle interrogea Ludvik. Cinq ans déjà. Il n’y pensait plus et n’en parlait jamais avec sa mère. Non, il n’était pas triste, c’était au lycée, avec les garçons de son âge, que cela lui posait un problème, sinon, il se débrouillait.

– Toi, tu as perdu ta mère, moi j’ai perdu mon père, nous sommes à égalité.

– Non, j’ai perdu un frère aussi.

Joseph passait chaque soir un moment avec sa fille, il lui lisait un conte, des histoires de prince courageux et de princesse perdue, de fée grenouille et de fantôme chat, qui se passaient en Bohême au Moyen Âge, et il n’avait pas intérêt à sauter une ligne. « Encore une », disait-elle, mais elle se levait tôt, elle devait dormir, il la bordait et l’embrassait.

– Bonne nuit, ma chérie, dors bien.

– Bonne nuit, Joseph, à demain.

– C’est bizarre cette habitude que tu as prise de m’appeler par mon prénom.

– Ludvik ne dit jamais papa quand il parle de son père, il dit : « Pavel ».

– Moi, je suis là, et je préférerais que tu m’appelles papa.

Helena a dit « Oui, papa » et elle a continué à l’appeler « Joseph ». Il s’était dit que c’était une lubie de fillette, il l’avait laissé faire. Ça n’avait jamais changé.

HELENA

Personne n’aimait ces paysages escarpés et hostiles, ces terres obscurcies, ces étendues désolées, ces forêts dénudées.

Sauf Helena.

Ceux qui vivaient là redoutaient les hivers interminables, les journées grises où le soleil n’apparaissait jamais. Sauf elle. Même quand soufflait le vent pointu du nord-est venu de Pologne que redoutaient les sangliers et les loups. Trop de neige cette année-là, les animaux ne pouvaient plus gratter l’écorce des arbres et mouraient de faim.

Cette vallée à l’écart, au fin fond de la Bohême, à la lisière de la Moravie, était toujours moins inhospitalière que le monde qui l’entourait. Là, on vivait sans craindre ses voisins. En basse saison, il n’y en avait pas. On était si loin de Prague. Dans un pays oublié. Avec le printemps, les jours heureux finiraient, ils devraient à nouveau se méfier de tous : des malades, de leurs familles, des infirmières et des visiteurs, baisser la tête, ne plus parler. Le mauvais temps s’éternisait. Les vieux paysans juraient que depuis trente ans, on n’avait pas vu un mois de mars aussi impitoyable. Si ça continuait, ce serait comme en 37, le sol n’aurait pas le temps de dégeler, la récolte serait perdue ou dérisoire.

Tant pis pour le Plan.

L’année 1966 avait été catastrophique. À six reprises, la route et le téléphone avaient été coupés. Helena et Joseph étaient les seuls à se risquer dehors. Le vent polaire tourmentait les bêtes autant que les hommes. Joseph n’avait jamais envie d’affronter la glacière. Helena insistait pour qu’il l’accompagne. Il avait beau protester qu’elle lui cassait les pieds. Il avait le droit à cinquante-six ans de rester au chaud dans son fauteuil à bouquiner et à rêvasser les pieds au bord de la cheminée en fumant sa pipe. Il voulait se faire griller des saucisses au feu de bois. Elle lui criait qu’elle en avait assez de l’entendre râler comme un vieux bougon. Elle avait besoin de sortir respirer, il n’allait pas la laisser seule.

Qu’est-ce qui arriverait si elle croisait un loup noir ou un ours et qu’elle glissait ?

Elle inventait chaque jour une menace nouvelle, il n’avait pas le cœur de l’abandonner. En maugréant, il s’habillait avec trois pulls et deux écharpes. Il grognait encore plus parce qu’elle souriait, ça l’énervait, elle réussissait toujours à le tirer dehors, surtout depuis que le chasse-neige avait dégagé la route et qu’il n’avait pas reneigé. Du sanatorium au village, il y avait deux kilomètres en pente douce, un bout de chemin sans se presser, entre deux congères, sans jamais croiser âme qui vive ni le moindre véhicule. Ce n’était pas une jolie promenade.

À Kamenice, la neige n’était jamais blanche.

On y vivait comme dans un bocal. Sans aucun horizon. Joseph avait mis ses après-ski en fourrure achetés à Chamonix. Des chaussures pareilles, on n’en faisait plus aujourd’hui. Elles étaient inusables. Helena savait à qui il pensait en les regardant. À quoi bon le reprendre ? Elle l’attendait sur le pas de la porte, il se dépêchait de la rejoindre pour éviter que la chaleur s’enfuie. Il lui racontait une fois encore les promenades au lac Blanc ou dans les gorges de la Diosaz comme si c’était la première fois.

Longtemps, elle avait bataillé dès qu’il évoquait ses souvenirs de Paris, de Chamonix ou d’Alger, elle avait renoncé. Elle se disait qu’avec les années il finirait par cicatriser, ses blessures s’estomperaient, mais plus il en parlait, moins il guérissait. Elle s’était rendu compte qu’il y prenait du plaisir, plus fort que la tristesse et l’amertume. Ou comme ces alcools forts qui vous rendent malades et dont on ne peut se passer parce qu’ils vous tournent la tête et vous font oublier. À qui d’autre en aurait-il parlé ? On ne choisit pas ses souvenirs. On les étouffe ou on les chasse mais ils reviennent sans vous demander votre avis.

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