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Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:

A travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique.
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
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Les stores étaient baissés ; les fenêtres, closes. Cela sentait le tapis neuf, le vernis frais, avec un ancien et persistant arôme de peinture. Elle s’approcha vivement du bureau, mit ses mains sur le dossier du fauteuil et, debout, l’œil dur, les narines flaireuses, enlaidie soudain, elle parcourut la pièce d’un regard avide et soupçonneux, prête à cueillir tout indice qui pût la renseigner un peu sur cette existence mal connue qu’Antoine menait loin d’elle.

Mais rien n’était plus impersonnel que cette salle, fastueuse et nue. Antoine n’y travaillait jamais : il ne s’en servait qu’aux jours de visite. Les murs étaient cachés à mi-hauteur par des bibliothèques, dont on devinait les rayons vides derrière les vitres voilées de soie chinoise. Au centre, trônait un bureau d’apparat, où, sur la surface inhospitalière d’une glace sans tain, s’alignait une garniture en maroquin — classeur, sous-main, tampon-buvard, chiffrés d’un monogramme. Pas un dossier, pas une lettre, pas d’autre livre qu’un Annuaire des Téléphones. Dressé comme un bibelot près de l’encrier de cristal vierge d’encre, un stéthoscope d’ébonite évoquait seul la profession du propriétaire ; encore cet accessoire ne semblait-il pas avoir été placé là par Antoine, pour un usage médical, mais par la main anonyme d’un décorateur, soucieux de pittoresque.

Fellow, dès la porte, s’était allongé sur le ventre, les pattes écartées, et ses franges blondes se confondaient avec le tapis. Anne le caressa d’un regard distrait ; puis elle s’assit, en amazone, sur le bras du fauteuil tournant où, trois jours par semaine, Antoine rendait ses oracles. Elle s’imagina un instant qu’elle était lui : elle en éprouvait une jouissance subtile : c’était une revanche de la place trop mesurée qu’il lui avait faite dans sa vie.

Elle sortit du classeur le bloc à en-tête, sur lequel Antoine écrivait ses ordonnances, et prit son stylo dans son sac :

« Mon Tony aimé, cinq jours sans toi, c’est tout ce que j’ai pu. Ce matin, j’ai sauté dans le premier train. Il est quatre heures. Je vais chez nous, attendre que tu aies fini ta journée. Viens me rejoindre, mon Tony, viens vite.

« A. »
« J’apporterai de quoi faire la dînette, pour que nous n’ayons pas à sortir. »

Elle prit une enveloppe, et sonna.

Léon parut. Il avait remis sa livrée. Il caressa le chien, et s’approcha d’Anne.

Campée sur le bras du siège, elle balançait une jambe, et léchait la gomme de l’enveloppe. Elle avait la bouche bien fendue, la langue épaisse, mais déliée. Le parfum, dont elle saturait ses vêtements, flottait dans la pièce. Elle surprit une lueur dans le regard du domestique, et sourit silencieusement.

— « Tiens », dit-elle en jetant sa lettre sur le bureau, d’un geste qui fit sonner les gourmettes de son poignet, « tu lui donneras ça, veux-tu, dès qu’il remontera. »

Elle le tutoyait parfois, en l’absence d’Antoine : si naturellement, que Léon n’en était pas surpris. De furtives et tacites connivences les liaient. Quand elle venait prendre Antoine pour dîner, et que celui-ci la faisait attendre, elle bavardait volontiers avec Léon ; elle respirait auprès de lui comme un air de pays natal. D’ailleurs, il n’abusait pas de cette familiarité ; à peine si, dans le tête-à-tête, il se dispensait de lui parler à la troisième personne ; et, lorsqu’elle lui donnait un pourboire, il lui savait gré de pouvoir la remercier d’un simple clignement d’œil, le cœur pur de toute haine de classe.

Elle allongea le mollet, glissa la main sous sa jupe pour tendre la soie de son bas, et sauta du fauteuil :

— « Je me sauve, Léon. Où avez-vous mis mon ombrelle ? »

Pour trouver un taxi, le plus sûr était de monter par la rue des Saints-Pères jusqu’au boulevard. La rue était à peu près déserte. Un jeune homme la croisa. Ils s’effleurèrent d’un regard indifférent, sans se douter qu’ils s’étaient déjà rencontrés, en un jour assez mémorable. Mais, comment se fussent-ils reconnus ? Jacques, en quatre ans, avait profondément changé : cet homme trapu, au masque soucieux, n’avait ni la démarche ni la figure de cet adolescent qui, jadis, avait fait le voyage de Touraine pour assister au mariage d’Anne avec Simon de Battaincourt. Et lui, bien que, au cours de cette étrange cérémonie, il eût curieusement observé la mariée, comment eût-il reconnu, dans ce visage fardé de Parisienne — que l’ombrelle, d’ailleurs, lui cachait à moitié — les traits de cette veuve inquiétante qu’avait épousée son ami Simon ?

— « Avenue de Wagram », avait dit Anne au chauffeur.

Avenue de Wagram, c’était « chez nous » : un rez-de-chaussée meublé en garçonnière, qu’Antoine avait loué au début de leur liaison, au coin de l’avenue et d’une impasse sur laquelle donnait une entrée particulière, ce qui permettait d’échapper au contrôle de la concierge.

Jamais Antoine n’avait accepté d’être reçu dans le petit hôtel qu’Anne habitait près du Bois, rue Spontini. Pourtant, depuis plusieurs mois, elle y vivait seule, et libre. (Lorsque, sur le conseil d’Antoine, il avait fallu mettre Huguette dans un plâtre, et l’emmener à la mer, Anne avait loué une maison à Berck, et il avait été décidé qu’elle s’y installerait, avec son mari, jusqu’à la guérison de la petite. Résolution héroïque, à laquelle Anne n’avait pu se conformer bien longtemps. En fait, Simon, qui n’avait jamais aimé Paris, était le seul qui se fût définitivement fixé là-bas, auprès de sa belle-fille et de la gouvernante anglaise. Il y faisait beaucoup de photographie et un peu de peinture, un peu de musique aussi ; et, pendant les longues soirées, se souvenant de ses études de théologie, il lisait des livres sur le protestantisme. Anne trouvait toujours un prétexte pour être à Paris ; ses séjours à Berck se bornaient, chaque mois, à une visite de cinq à six jours. Le sentiment maternel n’avait jamais été bien développé chez elle. Naguère, la présence quotidienne de cette grande fille de treize ans l’irritait comme une entrave. Aujourd’hui, à cette sourde animosité, se mêlait un sentiment d’humiliation devant ce chariot d’infirme que Miss Mary promenait au soleil, dans le sable des dunes. Anne rêvait parfois d’adopter des fillettes chlorotiques, mais elle trouvait tout naturel de ne pas soigner son enfant. À Paris, du moins, elle oubliait Huguette — et Simon.)

L’auto descendait déjà l’avenue de Wagram, quand Anne songea à la « dînette ». Les boutiques étaient fermées. Elle connaissait aux Ternes un magasin d’alimentation qui restait ouvert le dimanche. Elle s’y fit conduire, et congédia le taxi.

C’était amusant, d’acheter ! Son pékinois sous le bras, elle allait et venait devant les étalages appétissants. Elle choisit d’abord les choses qu’Antoine aimait : un pain de seigle, du beurre salé, de la poitrine d’oie fumée, un panier de fraises. Pour Fellow autant que pour Antoine, elle y ajouta un pot de double-crème.

— « Et puis, une tranche de ça ! » dit-elle, avec gourmandise, en pointant son index ganté vers une terrine de vulgaire pâté de foie. « Ça », c’était pour elle ; le pâté de foie était sa folie ; et naturellement, sauf en voyage, au hasard d’un buffet de gare ou d’une auberge de campagne, elle n’en mangeait jamais. Quelques sous de pâté, rosâtre et gras, cerné de saindoux, bien épicé au girofle et à la muscade, étalé sur une miche de pain trop frais, c’était tout son passé de midinette qui lui revenait à la bouche… Ses déjeuners froids, seule sur un banc des Tuileries, au milieu des pigeons et des moineaux, lorsqu’elle était vendeuse avenue de l’Opéra. Pas de boisson ; mais, pour calmer la brûlure des épices, une poignée de bigarreaux, achetés au bord du trottoir. Et, pour finir, quand approchait l’heure de rentrer à la boîte, un petit noir, sucré, brûlant, qui sentait le fer-blanc et le cirage, et qu’elle avalait debout, toute seule, contre le zinc d’un café-bar, rue Saint-Roch.

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