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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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— Non ! Personne n’est forcé de mourir !

— C’est super ! Et superbe ! Une grande aventure ! C’est la gloire ! Avoir en soi la puissance suprême, la laisser se répandre, voilà la vie d’un guerrier ! C’est ce que nous avons, ici et maintenant, et ça vaut n’importe quoi, ça vaut plus que tout !

— Non ! C’est faux ! lui cria-t-elle. C’est de la folie pure ! Rien n’est facile, il faut y réfléchir en détail… »

Il s’évanouit devant ses yeux. Ce fut tout simple, et très rapide. Une espèce de saut de côté, un petit tortillement, comme s’il s’était enduit de graisse pour mieux se faufiler par un trou dans le réel. Envolé.

Elle quitta sa chaise, les jambes encore flageolantes, une douleur au pli des genoux. Elle parcourut soigneusement la pièce du regard. Le silence, un bruit de poussière qui retombe, l’odeur humide et tiède des ordures. Elle était seule.

« Sticky ? » Les mots tombèrent dans le vide. « Revenez. Dites-moi quelque chose. »

Une bouffée de présence humaine. Derrière elle, dans son dos. Elle se retourna et il était là. « Z’êtes vraiment une cruche. » Il lui claqua les doigts sous le nez.

Elle essaya de le repousser. Il la prit par le cou, avec une rapidité fulgurante. « Vas-y, roucoula-t-il. Respire… »

8

Une brise de mousson lui fouetta les cheveux. Laura contemplait la cité postée sur le toit du comptoir de Rizome. Le Réseau était une toile d’araignée déchirée. Plus de téléphone. La télévision coupée, à l’exception du service minimum d’une unique chaîne gouvernementale. Laura sentait au fond de ses os le mortel silence des électrons.

La douzaine d’associés de Rizome était également sur le toit ; tous mangeaient, moroses, leur petit déjeuner d’algues et de kashi. Laura frotta nerveusement son poignet nu, sans bracelet vidéo. Sous elle, trois étages plus bas, le long des quais de déchargement, un groupe d’antitravaillistes pratiquait ses exercices matinaux de tai-chi-chuan. Mouvements doux, langoureux, hypnotiques. Personne ne les dirigeait, mais ils évoluaient à l’unisson.

Ils avaient barricadé les rues, avec leurs pousse-pousse de bambou chargés de sacs volés : ciment, caoutchouc, grains de café. Ils défiaient le couvre-feu, la loi martiale draconienne décrétée soudain par le gouvernement, et qui recouvrait Singapour comme une chape de plomb. Les rues étaient désormais livrées à l’armée. Et les cieux aussi… Grands nuages de mousson masquant l’aube sur la mer de Chine méridionale, avec leurs fascinants reflets tropicaux comme de la soie grise bouffante… Et, se découpant sur les nuages, les silhouettes de libellule des hélicos de la police.

Au début, les antitravaillistes avaient, comme les fois précédentes, prétendu être là en « observateurs pour les droits civiques ». Mais à mesure qu’avait grandi leur nombre durant la nuit du 14 au 15, le prétexte s’était peu à peu évanoui. Ils avaient investi entrepôts et bureaux, brisant les fenêtres, barricadant les portes. À présent, les rebelles avaient envahi le comptoir de Rizome, s’appropriant tout ce qui leur paraissait utile…

Ils étaient des centaines, tout le long des quais, jeunes extrémistes aux yeux de vipères, vêtus de papier froissé, visages cachés, sous leur bandeau rouge sang, par des masques chirurgicaux jetables afin de dissimuler leur identité aux caméras de la police. Se regroupant aux carrefours, échangeant des poignées de main selon des rituels élaborés. Certains d’entre eux parlaient dans des émetteurs-récepteurs jouets.

Ils s’étaient rassemblés ici délibérément. Une sorte de plan d’urgence. Le quartier des docks d’East Lagoon était leur place forte, leur terrain naturel.

Depuis des années, les docks subissaient la dépression, à demi abandonnés aujourd’hui par suite de l’embargo général infligé à Singapour. Le puissant syndicat des dockers avait protesté auprès de la direction du PIP avec une âpreté croissante. Jusqu’à ce que cette organisation de plus en plus dérangeante ait vu ses effectifs tout bonnement réduits au chômage par l’investissement délibéré du gouvernement dans les robots industriels.

Mais avec l’embargo, même les robots étaient désœuvrés la plupart du temps. Ce qui avait offert à Rizome les moyens de s’implanter à bon compte dans le transport maritime. Difficile pour Singapour de refuser ce marché de dupe – même en sachant que les intentions de Rizome étaient politiques : implanter une tête de pont industrielle.

À l’instar de ses autres actions, l’attaque du PIP contre le syndicat était clairvoyante, habile et sans pitié. Mais aucune de ses phases ne s’était exactement déroulée comme prévu. Le syndicat ne s’était pas brisé, se contentant de courber l’échine, plier, muter et s’étendre. Soudain, il avait définitivement cessé d’exiger des emplois pour revendiquer des loisirs permanents.

De la fenêtre, Laura les voyait maintenant grouiller dans les rues. Hormis quelques femmes, quelques vieillards, il s’agissait classiquement de jeunes agitateurs. Elle avait lu quelque part un jour que quatre-vingt-dix pour cent des troubles dans le monde étaient commis par des hommes de quinze à vingt-cinq ans. Qui marquaient murs et trottoirs de slogans au pochoir : JOUEZ POUR DE VRAI… TRAVAILLEURS DE TOUS LES PAYS, DÉTENDEZ-VOUS !

Les rejets de Razak, le ventre plein de méchante mélasse bactérienne. Des années durant, ils avaient vécu de presque rien, couchant dans des entrepôts abandonnés, buvant aux fontaines publiques. La politique occupait leurs journées, idéologie élaborée, aussi contournée qu’une religion.

Comme la majorité des Singapouriens, ils étaient dingues de sport. Chaque jour, ils se réunissaient, hordes polies et sans le sou, pour entretenir leur forme par des exercices de gymnastique. Sauf que dans leur cas c’était un combat sans armes – un sport à très bas prix, ne requérant pour seul équipement que le corps humain…

On les reconnaissait dans les rues à leur démarche. La tête haute, l’œil vitreux, avec ce calme de karatéka né de la certitude qu’ils pouvaient rompre des os à mains nues. Fiers et désœuvrés, ils acceptaient languissamment toute forme d’aumône offerte par le système mais sans jamais manifester la moindre amorce de gratitude. D’un point de vue strictement légal et constitutionnel, il était difficile de dire pourquoi on ne pouvait pas les laisser ne rien faire… Hormis, bien sûr, que cela touchait au cœur même la morale industrielle.

Laura quitta le parapet. M. Suvendra avait bricolé une antenne portemanteau pour sa télé à piles, et ils se décarcassaient pour capter une émission de Johore. L’image clignota soudain, et tout le monde se rassembla autour de l’écran. Laura joua des épaules pour se glisser entre Ali et la jeune nièce de Suvendra, Derveet.

Un bulletin spécial. Le présentateur était un Maphilindonésien de langue malaise. L’image se déchirait. Difficile de dire si c’était dû à un simple incident technique ou au brouillage délibéré de Singapour.

« Ils parlent d’invasion, traduisit Suvendra, morose. Vienne n’apprécie guère cet état d’urgence : ils le baptisent coup d’État, là ! »

Une jeune journaliste couverte d’un tchador en chiffon gesticulait devant une carte de la péninsule malaise. Des fronts dépressionnaires menaçants y symbolisaient la force de frappe potentielle de l’aviation et de la marine singapouriennes. La guerre transcrite en bulletin météo, songea Laura.

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