Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
La Banque islamique Yung Soo Chim était un édifice de proportions modestes, un immeuble de bureaux pur 1990, boîte à chaussures en verre miroir, haut de soixante étages.
Dehors, s’étirait une file d’attente longue d’un pâté de maisons. L’agent Trente-six la remonta sans un mot, esquivant du bout du guidon les taxis automatiques. « Attendez une minute, dit Laura, dans le vide. Mais je connais tous ces gens… »
Elle les avait déjà tous vus. À l’aérogare de la Grenade, juste après l’attaque. Les vibrations étaient troublantes. Les mêmes gens – sauf qu’au lieu de Yankees, d’Européens et de Sud-Américains, c’étaient ici des Japonais, des Coréens, des Indochinois. Le même mélange, pourtant – technos miteux, prostituées aux yeux-tirelires vides, et artistes de l’embrouille, la mine patibulaire sous leur costume tropical froissé. Le même air nerveux, pouilleux, d’abonnés de la bricole, très mal à l’aise en dehors de ça…
Mouais. C’était comme si le monde s’était récuré sous la douche, se débarrassant d’une bonne couche de crime, et comme si ce pâté de maisons était la bonde au fond du bac, pleine de mousse et de poils.
Des détritus, des épaves, condamnés à la drague et à l’épandage. Soudain, elle s’imagina cette file tranquille et pouilleuse bien alignée devant un peloton d’exécution. L’image lui procura une bouffée de joie malsaine. Elle se sentit sale. Elle perdait les pédales… Les mauvaises vibrations…
« Stop », lança-t-elle. Elle descendit du vélo-pousse, traversa la rue de biais. Elle se dirigea délibérément vers le début de la file : deux techniciens japonais nerveux « Konni-chi-wa ! » Les deux types la dévisagèrent sans broncher. Elle sourit. « Denwa wa doko ni arimasu ka ?
— Si on avait un téléphone, on s’en servirait en ce moment, lui dit le plus grand des deux. Et vous pouvez laisser tomber votre nihongo de lycée ; je suis de Los Angeles.
— Vraiment ? dit Laura. Je suis du Texas.
— Le Texas… » Ses yeux s’agrandirent. « Seigneur, Harvey, regarde un peu ! C’est elle. Comment, déjà ?
— Webster, dit Harvey. Barbara Webster. Merde, qu’est-ce qui vous est arrivé, ma poule ? Z’avez l’air d’un rat noyé. » Il se retourna, avisa le vélo-pousse et rigola. « Merde, z’êtes venue sur ce putain de vieux clou ?
— Quand vous aurez fini, vous me direz comment on peut accéder au Réseau ?
— Et pourquoi on vous le dirait ! fit Los Angeles, narquois. Vous nous avez cloués au pilori devant le Parlement. Z’auriez mieux fait de vous casser une jambe !
— Je ne suis pas l’ennemie de la Banque, protesta Laura. Je suis une intégrationniste. Je croyais avoir été claire dans ma déposition.
— Conneries, oui, dit Harvey. Vous voulez me faire croire qu’il y a de la place dans votre petite Rizome pour des types que vous accusez de faire des coups en traître ? Foutaises ! Jouez-vous aussi franc jeu que vous voulez le faire croire ? Ou est-ce que vous vous êtes fait retourner, à la Grenade ! Bon sang, je parie qu’ils vous ont retournée ! Pasque je vois vraiment pas des démocrates bourgeois pépères dans votre genre se décider à fricoter avec le PIP, rien que par principe. »
Trente-six avait enfin réussi à traverser la rue, traînant derrière lui son vélo-pousse replié. « Vous pourriez être plus poli avec madame », suggéra-t-il.
Los Angeles examina le gamin. « Me dites pas que vous fréquentez ces petits connards… » Soudain, il poussa un cri aigu en agrippant sa cuisse. « Putain de merde ! Ça recommence ! Encore une saloperie qui vient de me mordre, bordel ! »
Trente-six se mit à rigoler. Le visage de Los Angeles s’assombrit aussitôt. Il voulut bousculer le gamin. Ce dernier esquiva sans peine. Avec un claquement sourd, il sortit de sa douille un des brancards laqués du vélo-pousse. Le tenant bien en main, il sourit, et ses yeux en boutons de bottine brillaient comme deux gouttes de graisse à roulement.
Los Angeles recula d’un pas et prit la foule à témoin. Il beugla : « Quelque chose vient de me piquer ! Comme une saloperie de guêpe ! Et si ça vient de ce gamin, comme j’en ai bien l’impression, j’aimerais bien que quelqu’un vienne lui frotter les côtes ! Et putain de bordel, j’ai fait le poireau toute la nuit ! Alors, comment ça se fait que des putains de grandes gueules comme cette poule se pointent pour entrer, peinardes et… Hé ! C’est cette salope de Webster, vous autres ! Lauren Webster ! Écoutez-moi, putain de bordel ! »
La foule l’ignora, avec cette inhumaine patience des citadins ignorant un ivrogne. Trente-six jonglait tranquillement avec sa canne en bambou.
Un Tamoul remontait le trottoir en boitant. Il portait un dhoti, la jupette typique de l’Inde du Sud. Un pansement entourait son mollet nu et il marchait en s’aidant d’une canne ouvragée. De la pointe de l’embout caoutchouté, il en donna un bon coup à Harvey. « Allons, calmez donc votre ami ! conseilla-t-il. Comportez-vous en individu civilisé !
— Va te faire foutre, patte folle ! » rétorqua Harvey sans s’émouvoir.
Un taxi automatique s’immobilisa le long du trottoir et ses portières s’ouvrirent à la volée.
Un chien enragé en bondit.
C’était un énorme bâtard, monstrueux, mi-hyène, mi-doberman. Au pelage humide et lisse, recouvert d’une substance huileuse et grasse, comme du sang ou du vomi. Il avait jailli du taxi en poussant un grondement frénétique pour se jeter dans la foule tel un boulet de canon.
Un véritable jeu de massacre ! Trois hommes tombèrent en hurlant. Le reste de la foule se dispersa, terrorisé.
Laura entendit les mâchoires du fauve claquer comme des castagnettes. Il arracha un bon morceau d’avant-bras à un gros bonhomme, puis bondit avec un tortillement obscène et désespéré pour s’engouffrer dans la banque. Concert de hurlements et d’aboiements étranglés, de vraies plaintes de damnés. Chaussures et bouts de chair projetés sur le trottoir humide, bousculade et fuite paniquée…
Le chien fit un bond de deux mètres dans les airs, comme un espadon au bout d’une ligne. Sa fourrure grésillait. Une langue de feu courut le long de son échine, ouvrant le corps en deux.
Un torrent de flammes en jaillit.
La bête explosa avec un bruit mou. Grotesque jaillissement de vapeurs pestilentielles, qui éclaboussa la foule. Il s’aplatit comme une baudruche sur le trottoir, mort instantanément, sac de chair carbonisée. Parcouru d’un impossible entrelacs de flammèches…
Laura courait déjà.
Le Tamoul la saisit au poignet. La foule détalait, partout, n’importe où, dans les rues où les taxis s’immobilisaient dans un crissement de pneus, klaxonnant vigoureusement leurs protestations robotiques… « Montez », dit le Tamoul, serviable, en sautant dans un taxi.
Pas un bruit dans l’habitacle climatisé. Le taxi prit à droite au premier carrefour et laissa la banque derrière lui. Le Tamoul lui relâcha le poignet, s’appuya au dossier, lui sourit.
« Merci, dit Laura en se massant le bras. Merci beaucoup, monsieur.
— Pas de problème, dit le Tamoul. Le taxi m’attendait. » Il marqua un temps puis tapota son plâtre avec la canne. « Ma jambe, n’est-ce pas. »
Laura inspira un grand coup, frissonna. Un demi-pâté de maisons défila avant qu’elle se soit ressaisie. Le Tamoul la jaugea, l’œil brillant. Il avait marché drôlement vite pour un blessé – il avait failli lui tordre le poignet, en la tirant de la sorte. « Si vous ne m’aviez pas arrêtée, je courrais encore, lui dit-elle, reconnaissante. Vous êtes très courageux.
— Vous aussi.
— Pas moi, sûrement pas. » Elle tremblait.
Le Tamoul parut trouver ça drôle. Du pommeau de sa canne il se caressa le menton. Geste languissant de dandy. « Madame, vous étiez en train d’affronter en pleine rue deux pirates informatiques notoires.