Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
— … hélés dans la rue ou appelés par téléphone en composant le 452 55 55.
— Parfait. » Laura pianota le numéro sur son poignet. Rien ne se passa. « Merde !
— Prenez donc un café, proposa Suvendra.
— Ils ont coupé le téléphone ! » réalisa-t-elle de nouveau, mais cette fois, franchement inquiète. « Le Réseau est interrompu ! Je ne peux plus obtenir ce putain de Réseau ! »
Suvendra caressa sa fine moustache. « C’est donc si important, hein ? Dans votre Amérique. »
Elle se frappa le poignet, à s’en faire mal. « David devrait être en train de me parler, ici, en ce moment même. Mais dans quel trou infâme sommes-nous ! » Pas d’accès. Soudain, elle avait des difficultés à respirer. « Écoutez, vous devez bien avoir une autre ligne vers l’extérieur, n’est-ce pas ? De fax, de télex, ou je ne sais quoi…
— Non, désolé. C’est un peu la débrouille, ici à Rizome Singapour. Nous juste emménager dans ce merveilleux palais. » Suvendra agita un bras. « Très difficile pour nous. » Il haussa les épaules. « Vous vous détendez, prenez un café, Laura. Toujours possible que message soit rien du tout. Un coup de la Banque. »
Laura se claqua le front. « Bon sang, je parie que la Banque a une ligne vers l’extérieur. Sûr. En fibres optiques durcies ! Même Vienne ne peut pas les intercepter. Et en plein centre-ville, sur Bencoolen Street !
— Ô mon Dieu, dit Suvendra. Très mauvaise idée.
— Écoutez, je connais des gens là-bas. Le vieux M. Shaw, deux de ses gardes. Je les ai reçus chez moi. Ils me doivent une faveur.
— Non, non. » Il porta la main à sa bouche.
« Ils me doivent une faveur. Les pauvres crétins, à quoi d’autre sont-ils bons ? Qu’est-ce qu’ils vont faire, me descendre ? Ça la ficherait mal au Parlement, pas vrai ? Merde, ils ne me font pas peur… J’y file de ce pas. » Laura se leva.
« Il est bien tard, observa Suvendra, timide.
— C’est une banque, non ? Les banques sont ouvertes jour et nuit. »
Il leva les yeux vers elle. « Sont tous comme vous, au Texas ? »
Laura fronça les sourcils. « Qu’est-ce que c’est censé vouloir dire ?
— Pas possible d’appeler taxi, dit-il, pragmatique. Pas question marcher sous la pluie. Pour s’enrhumer. » Il se leva. « Vous attendez ici, j’appelle ma femme. » Il la quitta.
Laura sortit. Ali et le gamin du parti étaient assis ensemble sur la banquette arrière du vélo-pousse, sous la capote, main dans la main. Ça ne voulait rien dire. Autres cultures, autres mœurs. Quoique…
« Salut, fit-elle. Euh… je n’ai pas bien saisi votre nom.
— Trente-six, dit le garçon.
— Oh !… Y a-t-il une station de taxi à proximité ? Il m’en faudrait un.
— Un taxi, voilà, dit Trente-six, sans se démonter.
— Pour la banque Yung Soo Chim. Sur Bencoolen Street ? »
L’agent Trente-six siffla entre ses dents. Ali sortit une cigarette.
« Je peux en avoir une ? » demanda Laura.
Ali l’alluma et la lui tendit, hilare. Elle tira une bouffée. Odeur de détritus brûlés et de fleur de trèfle. Elle sentit ses papilles défaillir sous un nappage de bave cancérigène. Ali était ravi.
« D’accord, madame, dit Trente-six, avec un haussement d’épaules fataliste. Je vous emmène. » D’une bourrade, il chassa Ali de la banquette arrière puis fit signe à Laura de monter. « Allez-y, madame. Pédalez. »
Elle moulina pour sortir des docks et sur le premier kilomètre de Trafalgar Street. Puis les cieux s’ouvrirent comme une citerne et la pluie se déversa en torrents d’une force incroyable. Elle s’arrêta pour acheter un imper jetable à un distributeur au coin d’une rue.
Elle vira pour monter Anson Road, appuyant sur les pédales, suant sous le plastique bon marché. La pluie ruisselait des roues, s’élevait en nappes de vapeur des trottoirs, dévalait les caniveaux impeccables, sans un détritus.
Il y avait encore quelques bâtisses coloniales d’époque près des docks : colonnes blanches, vérandas et balustrades. Mais à mesure qu’ils approchaient du centre, la cité gagnait de la hauteur. Anson Road devint un étroit défilé pénétrant une montagne de béton, de céramique et d’acier.
C’était comme le centre de Houston. Mais un Houston comme jamais Houston même n’avait osé devenir. C’était une fourmilière, un brutal affront à tout sens des proportions. Des clochers cauchemardesques dont les fondations protubérantes recouvraient des pâtés d’immeubles entiers. Leurs niveaux supérieurs étaient criblés, comme des moules à gaufre, d’armatures triangulaires. Arcs et piliers métalliques, super-autoroutes sous leurs tunnels vitrés, s’élevaient à huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer.
Étage après étage, ils se dressaient, muettes apparitions de rêve, ces immeubles d’une énormité si inqualifiable qu’ils en perdaient toute notion de poids ; ils restaient suspendus au-dessus de la terre, cumulo-nimbus euclidiens, dont le sommet se perdait sous des rideaux de pluie gris acier.
Çà et là, les tunnels arrondis du réseau de trains à lévitation magnétique de Singapour ; elle en vit un filer sans bruit au-dessus de Tanjong Pagar, fuseau brillant dépourvu de roues, voitures flamboyantes aux armes rouge et blanc Coca-Cola de la ville.
Guidée par l’agent Trente-six, elle quitta la rue pour franchir les portes automatiques d’une galerie marchande. La climatisation saisit ses mollets trempés. Pédalant toujours, elle s’enfonça entre des rangées de boutiques fermées, habillement, vidéo, centres de remise en forme à l’aspect sordide proposant des fractions sanguines à prix cassés.
Ils continuèrent ainsi sur près de deux kilomètres, par des galeries carrelées encombrées de publicités criardes à vous ruiner le cerveau. Montant et descendant les méandres de rampes vides, s’arrêtant à un moment pour attendre un ascenseur. Trente-six dressa négligemment le vélo-pousse sur ses roues arrière, replia l’avant télescopique et le traîna derrière lui comme une banale valise à roulettes.
Les galeries étaient presque désertes ; parfois, un bar ou une cantine de nuit, avec ses clients sobres et bien peignés mâchonnant tranquillement leur salade sous les barbouillages muraux pleins de mouettes et de marguerites. À un moment, elle vit quelques flics, l’élite de Singapour, en short bleu gurkha, lance-filet et matraque en bambou longue d’un mètre.
Elle ne savait plus du tout où était le niveau du sol. Ici, ça n’avait pas l’air d’avoir grande importance.
Ils empruntèrent une passerelle. Sous eux, traînait une bande de cyclos : de jeunes Chinois bien vêtus, mèche brillantinée, chemise de soie d’un blanc éclatant et vélo-relax aux chromes éclatants. Trente-six, qui jusque-là s’était prélassé sur le siège arrière, les pieds relevés, se redressa et cria. Il adressa aux cyclos une série de gestes cabalistiques, le dernier indubitablement obscène.
« Laissez-moi pédaler », dit-il. À bout de souffle, Laura sauta sur le siège arrière. Trente-six se mit en danseuse et le tricycle décolla comme un singe ébouillanté. Ils virèrent sur deux roues ; ses muscles durcis s’activaient, frottant contre le papier de ses jambes de pantalon.
Ils franchirent la rivière de Singapour, huit cents mètres au-dessus du sol, par une galerie vitrée proposant sandwiches et longues-vues en location. Gonflé par les pluies tropicales, l’étroit cours d’eau s’élevait sans espoir dans son caniveau de béton soigneusement aménagé. Quelque chose dans ce spectacle la déprima prodigieusement.
La pluie avait cessé quand ils atteignirent Bencoolen Street. Une aube tropicale couleur d’hibiscus caressait les plus hautes flèches d’acier du centre.