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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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— Oh ! fit-elle, surprise. Ça… Ce n’est rien. » Elle se tut un instant, gênée. « Merci quand même d’avoir pris ma défense.

— “Une intégrationniste” », fit-il en la citant. Il l’imitait. Il baissa délibérément le regard. « Oh ! regardez… l’affreux vaudou a taché votre beau manteau. »

Il y avait effectivement une espèce de flaque immonde collée à sa manche d’imperméable. Rouge, luisante. Elle eut un haut-le-cœur et voulut secouer le bras pour s’en débarrasser. Elle sentit qu’on lui saisissait les poignets par-derrière…

« Tenez », dit le Tamoul, souriant, comme pour l’aider. Il lui fourra quelque chose sous le nez. Elle entendit un claquement sec.

Une onde de chaleur vertigineuse lui atteignit le visage. Puis, sans crier gare, elle s’évanouit.

Une odeur âcre lui vrilla soudain le crâne. De l’ammoniac. Ses yeux s’embuèrent. « Lumières… », croassa-t-elle.

L’éclat des plafonniers décrût jusqu’à un ambre trouble. Elle se sentait toute drôle, patraque, comme piétinée par des heures de cuite. Elle était à moitié enfouie sous quelque chose – elle se débattit, dans un brusque accès de claustrophobie…

Elle était affalée dans un fauteuil-sac. Un de ces trucs qu’aurait pu avoir sa grand-mère. La pièce autour d’elle était bleuâtre de la lumière granuleuse des écrans de télé.

« Enfin de retour au royaume des vivants, Blondie. »

Laura secoua la tête un bon coup. Elle avait le nez et la gorge irrités. « Je suis… » Elle éternua, douloureusement. « Et merde ! » Elle enfouit les coudes dans les billes mouvantes du siège et se redressa tant bien que mal.

Le Tamoul était assis sur une chaise en plastique à montants tubulaires ; il mangeait des plats à emporter chinois posés sur une table en Formica. L’odeur, gingembre et salade de crevettes, lui donna des crampes d’estomac. « C’est vous ? » parvint-elle enfin à dire.

Il la dévisagea. « Qui d’autre, à votre avis ?

— Sticky ?

— Ouais », dit-il enfin, avec ce haussement de menton des Tamouls. « Moi et rien que moi. »

Laura se dévissa les yeux. « Sticky, vous êtes vraiment différent, ce coup-ci… bon sang, vos joues ne sont pas du tout pareilles et votre peau… vos cheveux… Même votre voix a changé. »

Il grommela.

Laura se redressa. « Bon sang, mais qu’est-ce qu’ils vous ont fait ?

— Secret de fabrication », dit Sticky.

Laura regarda autour d’elle. La pièce était petite et sombre, et elle puait. Des étagères de contreplaqué nu pliaient sous le poids de cassettes, de sacs en toile, de bobines de câble. Plus des piles de feuilles de polyuréthane, des chips de polystyrène expansé, des spaghetti de fibres de cellulose.

Un rayonnage boulonné au mur accueillait une douzaine de téléviseurs chinois bon marché, sur lesquels clignotaient des scènes de rue de Singapour. Contre le mur opposé s’empilaient des douzaines de caisses en carton éventrées : vives couleurs publicitaires, flocons de blé américains, kleenex, savon-machine. Bidons de peinture de quatre litres, tuyaux, rouleaux d’adhésif électrique. Quelqu’un avait agrafé des photos de miss Ting en maillot de bain aux parois crasseuses de la cuisinette.

La chaleur était étouffante. « Où diable sommes-nous ?

— Pas de questions, dit Sticky.

— On est bien à Singapour, pourtant, exact ? » Elle regarda son poignet nu. « Quelle heure est-il ? »

Sticky lui tendit l’épave écrasée de son multiphone.

« Désolé. J’étais pas sûr de pouvoir m’y fier. » Il indiqua l’autre côté de la table. « Prenez un siège, memsahib. » Il eut un sourire las. « Vous, en revanche, je vous fais confiance. »

Laura se leva et gagna le second siège. Elle se pencha au-dessus de la table. « Vous savez quoi ? Je suis bigrement contente de vous voir. Je ne sais pas pourquoi, mais c’est vrai. »

Sticky lui passa le reste de son repas. « Tenez, mangez donc. Z’êtes restée évanouie un bout de temps. » Il essuya sa fourchette en plastique avec une serviette en papier puis la lui donna.

« Merci. Il y a des toilettes pour dames dans ce trou à rats ?

— Par là… » Il fit un signe de tête. « Z’auriez pas senti une piqûre, par hasard, là-bas à la Banque ? Regardez bien vos jambes, voir s’il n’y a pas de marque d’aiguille. »

La salle de bains était grande comme une cabine téléphonique. Elle s’était oubliée durant son inconscience – par chance, les dégâts n’étaient pas graves et la tache n’avait pas traversé son jean de la Grenade. Elle s’épongea avec du papier et regagna le studio. « Pas de marques d’aiguille, capitaine.

— Bien. Je suis content de ne pas avoir à vous retirer du cul une de ces dragées bulgares. Mais d’abord, qu’est-ce que vous foutiez dans cette queue devant la Banque ?

— J’essayais de contacter David, dit-elle, après que vous avez coupé le téléphone. »

Rire de Sticky. « Pourquoi que vous avez pas eu le bon sens de rester avec votre bwana ? L’est pas aussi stupide qu’il en a l’air – l’est assez malin pour s’être bien gardé de venir ici, en tout cas.

— Et vous, qu’est-ce que vous faites ici ?

— Moi, je prends mon pied. Peut-être pour la dernière fois. » Il se massa l’arête du nez. Ils lui avaient aussi fait quelque chose aux narines ; elles étaient plus pincées. « Dix ans qu’ils m’entraînent pour une mission comme celle-ci. Mais maintenant que je suis ici, en plein dedans, c’est… »

C’était comme si la chose lui échappait, alors il haussa les épaules, eut un geste résigné. « J’ai vu votre déposition, d’accord ? En partie. Trop tard, mais au moins vous leur avez dit les mêmes choses qu’à nous. Pareil à Galveston, pareil à la Grenade, pareil ici, pour vous, c’est pareil partout, hein ?

— C’est exact, capitaine.

— C’est bien, fit-il d’un ton vague. Vous savez, en temps de guerre… en général, on fout rien. On a le temps de réfléchir… de méditer… Comme là-bas devant la Banque, on savait bien que ces pauvres enfoirés s’y précipiteraient dès la coupure des lignes téléphoniques, et on savait qu’ils auraient tous cette allure de poireaux, mais les voir quand même, voir ça arriver… de manière si prévisible…

— Comme des jouets mécaniques, dit Laura. Comme des insectes… Comme s’ils n’avaient pas la moindre importance. »

Il la regarda, surpris. Elle-même était surprise. Ç’avait été facile à dire, assis de la sorte tous les deux dans le noir. « Ouais, dit-il. Comme des jouets mécaniques qui feraient semblant d’avoir une âme… C’est une cité mécanique, cette ville. Pleine de mensonges, de ragots, de bluff, et de caisses enregistreuses qui tintent jour et nuit. C’est Babylone. S’il y a jamais eu une Babylone, elle est ici.

— Je croyais que c’était nous, Babylone, dit Laura. Le Réseau, je veux dire. »

Sticky secoua la tête. « Ces gens sont plus proches de vous que vous ne l’avez jamais été.

— Oh ! fit lentement Laura. Merci, je suppose…

— Vous ne feriez jamais ce qu’ils ont fait subir à la Grenade, reprit-il.

— Non. Mais je ne crois pas non plus que c’était eux, Sticky.

— Peut-être pas, dit-il. Mais je m’en fous. Je les hais. Pour ce qu’ils sont, pour ce qu’ils désirent être. Pour ce qu’ils désirent faire du monde. »

L’accent de Sticky avait oscillé, du tamoul au patois des îles. À présent, il s’était entièrement fondu dans l’anglais du Réseau. « On peut ruiner un pays avec des jouets, si l’on sait s’y prendre. Ça ne devrait pas exister, mais c’est pourtant le cas. On peut arracher à un peuple son cœur et son âme. Nous le savons à la Grenade, comme ils le savent ici. Nous ne sommes pas dupes. »

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