Couleurs de l'incendie
- Автор: Леметр Пьер
- Серия: Trilogie de l’entre deux-guerres #2
- Год: 2018
- Язык: французский
- Год: Éditions Albin Michel
- ISBN: 978-2226392121
- Жанр: Историческая проза
Электронная книга - «Couleurs de l'incendie». Краткое содержание книги:
Face à l’adversité des hommes, à la cupidité de son époque, à la corruption de son milieu et à l’ambition de son entourage, Madeleine devra déployer des trésors d’intelligence, d’énergie mais aussi de machiavélisme pour survivre et reconstruire sa vie. Tâche d’autant plus difficile dans une France qui observe, impuissante, les premières couleurs de l’incendie qui va ravager l'Europe.
— Dites-moi, monsieur Dupré, qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?
32
Charles avait toujours considéré le métier de député comme un métier de contact : « On est comme les curés. On donne des conseils, on promet un avenir radieux aux plus dociles ; notre problème est le même, il faut que les gens reviennent à la messe. » L’essentiel étant d’entretenir une relation étroite avec les électeurs, l’unité de travail de Charles avait été la lettre. Aussi était-il affolé par l’épaisseur des dossiers qu’Alphonse posait sur son bureau. « Bon Dieu, disait-il, on ferait mieux de créer une commission sur le gaspillage ! »
Ce à quoi personne ne s’attendait, à commencer par lui-même, c’est que Charles trouve de l’intérêt à la question qu’il avait en charge d’étudier. Ça n’était jamais arrivé. Certes, se disait-il, l’impôt est en soi une mesure injuste et inquisitoriale, mais à partir du moment où il existe, il y a une grave injustice à ce que certains payent et d’autres pas. Les premiers étaient des patriotes passant pour des naïfs, les seconds des cyniques bénéficiant de l’impunité, c’était choquant.
Et il était sincère.
Il demanda les chiffres, il n’y en avait pas.
— Comment ça, pas de chiffres ?
— C’est que… c’est difficile à évaluer, répondit le secrétaire de la commission.
La fraude fiscale dans son ensemble devait se chiffrer au bas mot à quatre milliards, et plus sûrement à six ou sept. C’était colossal.
Charles ordonna de faire le tour des mesures qui existaient pour contrôler les déclarations et punir la tricherie.
— C’est un gruyère, ce truc-là, conclut-il après deux semaines d’inventaire.
Il y avait en effet pas mal de trous dans la législation, il n’était pas difficile de passer au travers des mailles du filet pourvu que l’on soit bien informé. Il existait donc une profession assez nouvelle, spécialement créée pour aider à frauder convenablement et le plus souvent exercée par d’anciens fonctionnaires du ministère des Finances.
— Ce sont des « agences de contentieux fiscal », précisa le secrétaire.
— C’est avec l’État qu’ils ont un contentieux, oui ! Sont-elles réglementées, au moins ?
Il n’existait rien. Ces anciens fonctionnaires pouvaient faire profiter de leurs talents les clients sans scrupules parce qu’eux-mêmes n’en avaient pas. Il y avait vraiment du pain sur la planche.
Charles fit donc auditionner toutes sortes de spécialistes. Ce qu’il fallait faire était très évident : serrer la vis.
— Pour quelle raison ça n’a pas été fait avant ? demanda Charles à un inspecteur général des Finances, un type haut et large natif du Sud-Ouest qui n’était pas parvenu à faire carrière dans le rugby parce qu’il avait des mains de dentellière, des doigts faits pour tourner des pages et des pages de rapport, il avait tout lu, tout retenu.
— On peut tout contrôler, monsieur le président, à la condition, je cite, « de ne pas violer le secret des relations entre les banquiers et leurs clients ». Et comme la plupart des exilés fiscaux choisissent la Suisse, ça nous renvoie à la case départ.
Charles regarda à sa droite, puis à sa gauche. Les autres membres de la commission étaient comme lui, perplexes.
— Quand même, il y a le bordereau de coupons…
Il faisait allusion à une procédure de transmission automatique du nom des contribuables qui devaient quelque chose au fisc.
— Abandonné en février 1925. Les banquiers n’en voulaient pas. Il faut « veiller à ce que les mesures gouvernementales ne portent pas atteinte au secret des banques ».
— Alors, si je comprends bien… on ne fait rien !
— Absolument. Tout le monde pense que si on contrôle les riches, ils vont aller mettre leur argent ailleurs. « Et quand la France, je cite, sera un pays de pauvres, qu’est-ce qu’on fera ? »
— Vous commencez à m’emmerder avec vos citations !
— C’est vous qui l’avez écrit, monsieur le président. Pour votre campagne électorale de 1928.
Charles toussa.
La situation était d’autant plus difficile que le budget de 1933 était le quatrième consécutif à s’annoncer déficitaire, on était passé de six millions de pertes à six milliards, puis de six milliards à quarante-cinq. La dette du pays inquiétait les économistes, qui angoissaient les politiques, qui, à leur tour, culpabilisaient les citoyens. Au terme de cette cascade de préoccupations, il faudrait bien trouver l’argent là où il était. La poche des contribuables restait l’endroit le plus directement accessible, mais les associations anti-fiscalistes n’avaient jamais été aussi virulentes, ce qui inquiétait beaucoup Alphonse.
— Des mouvements contre l’impôt, il y en a toujours eu, répondit Charles qui, lui-même, en avait encouragé pas mal.
Nous étions samedi. Prétextant la charge de son travail à la commission, Alphonse ne consacrait qu’un après-midi par semaine à faire sa cour.
Le samedi était « jour de sortie avec Alphonse ». Les deux filles étaient toujours ensemble, personne ne s’en expliquait la raison.
En fait, les deux filles vivaient un dilemme épouvantable. Elles ne parvenaient pas à décider laquelle épouserait Alphonse. Jacinthe n’avait pas contesté le droit d’aînesse de Rose, mais, un soir, dans leur chambre, elle avait fait valoir que le jeune homme serait un jour ministre et sans doute plus que cela, et qu’elle maîtrisait mieux l’anglais que sa sœur, notamment le present perfect. Rose en convint. Comment allait-on expliquer au prétendant qu’elles avaient reconsidéré la question ? Et que se passerait-il si elles changeaient à nouveau d’avis ? Elles décidèrent que cette décision leur appartenait en propre et échangèrent leurs places sans rien en dire à personne. Alphonse sortit au bras de Jacinthe, pensant que c’était Rose. Pour lui, ça n’avait aucune incidence, il n’était jamais parvenu à les distinguer l’une de l’autre, elles avaient absolument le même genre de laideur. Sans compter que trimbaler les deux évitait une situation scabreuse au cas où sa promise serait saisie d’un désir frénétique de flirter.
Ils allèrent au Louvre où les deux sœurs qui avaient révisé spécialement pour l’occasion, confondant la Vierge à l’Enfant de Botticelli avec celle de Baldovinetti, se lancèrent de concert dans une analyse échevelée qui n’avait rien à voir avec le tableau.
La semaine suivante, les filles étaient revenues sur leur décision. Il leur semblait maintenant préférable que Rose l’épouse parce que Alphonse, fils unique, était du genre à ne vouloir qu’un enfant, alors que Jacinthe en voulait beaucoup plus, au moins six (certains jours, elle montait à neuf).
Alphonse ne vit pas la différence.
De cette affaire de colis contenant les précieuses aubes, Joubert avait fait un bilan contrasté. La mauvaise nouvelle, c’était la perte de près de deux cent mille francs. La bonne nouvelle, c’était qu’il n’y avait que dix jours de retard sur le planning. Il se félicitait d’avoir gardé son sang-froid et de n’avoir pas « officialisé cette perte », alors qu’en fait, il avait seulement manqué de courage pour le faire. Tout redevenait possible. On n’attendit pas le résultat pour annoncer, début septembre, une démonstration publique à laquelle il convia la Renaissance française, toute la presse et le gouvernement. On allait montrer que tout était parfaitement modélisé, qu’on pouvait passer à la construction du premier turboréacteur de l’histoire. Dans moins de huit mois, on verrait s’envoler dans le ciel de France le premier avion à réaction du monde.