Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Il existe différents critères d’évaluation d’un régime étatique : les progrès réalisés dans le développement de la science et de la culture, le niveau de vie de la population, les dimensions territoriales, la puissance de l’armée. L’État moscovite met en place un système correspondant à ses besoins, dont le principal est la défense des frontières contre de belliqueux voisins. En remplissant cette mission qui, de l’avis des stratèges, implique un élargissement constant des limites de la principauté, Moscou se transforme en monarchie militaire.
Sa stratégie, défensive et offensive, nécessite une immense armée. Chaque année, au printemps et en été, Moscou envoie trois armées sur les frontières les plus menacées : la première protège la ligne de l’Oka aux environs de Kolomna ; la deuxième campe sur les bords de la Kliazma à proximité de Vladimir ; la troisième est concentrée sur la frontière lituanienne. À l’automne, les « hommes de service » regagnent leurs domaines campagnards. Le prince de Moscou n’a pas les moyens d’entretenir ces troupes, qui doivent subvenir elles-mêmes à leur besoin. Le régime politique moscovite a ceci de particulier que les sujets du prince servent gratuitement l’État. Le prince, en effet, ne les rétribue pas. Il leur donne, en revanche, la possibilité de se nourrir, en leur cédant, pour la durée de leur service, des pomiestiés ; les grades supérieurs reçoivent même, pendant une période de temps déterminée, des villes et des volosts (districts ruraux). Le Trésor n’a pas à prendre en charge les troupes, chaque « homme de service » étant censé se présenter au lieu de rassemblement, avec « ses chevaux, ses soldats, ses armes » ; en d’autres termes, il amène avec lui autant de serviteurs en armes qu’il le doit, selon la taille de ses possessions. Quant aux moyens dont il a besoin pour vivre et servir, il les prélève directement sur la population.
Le critère de viabilité du régime est sa conformité aux besoins de l’État. La preuve de sa viabilité est contenue dans les victoires remportées par Moscou, qui repousse sans cesse ses ennemis, aux quatre coins de l’univers. La force du système politique moscovite ne devient une faiblesse qu’au moment où l’unique lieu naturel du pouvoir, le souverain, disparaît. C’est pourquoi Ivan III, prévoyant, codirige l’État avec son héritier, ce qui permet à Vassili III d’en reprendre les rênes sans encombre. Sa mort est en revanche le signal de la confusion, d’une lutte acharnée pour le pouvoir, opposant les prétendants au trône de Moscou, d’autant plus nombreux que l’héritier légitime est plus faible.
Les sources, innombrables, qui évoquent diversement la mort de Vassili III et son testament, permettent aux historiens d’émettre les hypothèses les plus variées quant aux dernières volontés du grand-prince. Vassili lègue sans conteste le trône de grand-prince à son fils Ivan, mais en attendant sa majorité (fixée à l’âge de seize ans, au XVIe siècle), il en confie le soin à un conseil de tutelle composé de sept boïars. L’honneur fait à ces derniers suscite le mécontentement de la Douma des Boïars. Le frère de Vassili III, Iouri, ne cache pas, lui non plus, qu’il aspire au pouvoir. Quelques jours après le décès du grand-prince, Ivan, âgé de trois ans, est couronné, mais la lutte entre tous ceux qui souhaitent assurer la régence, ne s’arrête pas pour autant. La mère d’Ivan, Elena, l’emporte finalement. Aidée de son favori, le voïevode Ivan Ovtchina-Telepnev-Obolenski, l’un des dirigeants de la Douma, elle se libère de la surveillance des tuteurs. Il lui faut pour cela, entre autres, faire arrêter l’un d’eux, son oncle, le prince Mikhaïl Glinski.
La régence d’Elena dure moins de cinq ans. En 1538, elle meurt prématurément. Au dire des contemporains, elle aurait été empoisonnée par les boïars. C’est aussi l’opinion de son fils, qui lui vouait un amour passionné et qui se retrouve complètement orphelin. Elena est la première femme à régner en Moscovie ; elle fait preuve de qualités qu’elle lègue à son fils : une volonté de fer, un caractère indomptable. Tandis qu’elle est au pouvoir, les anciennes pièces de monnaie, de poids divers, sont remplacées par une pièce unique, le kopeck (où figure un cavalier armé d’une lance). La guerre alors entreprise contre la Lituanie (1534-1537) se solde par un échec, et Moscou perd Gomel. Les historiens reprochent à Elena de se trop soucier des intrigues de cour, ce qui s’explique aisément par la faiblesse de son pouvoir.
Les intrigues, les querelles intestines qui commencent après la mort de la régente, tournent bientôt en véritables troubles : les Chouïski, les Bielski, se battent au pied du trône occupé par un enfant qui n’a pas la moindre influence. L’Église est entraînée dans les empoignades entre boïars : Daniel, puis Josaphat se voient privés de leur chaire de métropolite ; seul, Macaire réussira à s’y maintenir et jouera un rôle essentiel dans le développement spirituel du jeune héritier.
6 Les années de réformes
Un Titus naîtra, à la vaste intelligence.
Prédiction d’un fol-en-Christ à Elena Glinskaïa,
lors de sa grossesse.
Ivan IV le Terrible, qui occupe dans l’histoire russe une place tout à fait particulière, est le plus connu des tsars de Russie. Au Panthéon des souverains, il n’est égalé que par Pierre le Grand. Les deux tsars suscitent, au long des siècles, des disputes incessantes entre les historiens, qui cherchent à les situer dans le processus historique, à définir leur rôle dans l’édification de l’État et la formation des habitants de cet État. L’attitude des historiens, gens cultivés, à l’égard d’Ivan et de Pierre va servir de critère politique, elle sera l’expression des rapports que les époques suivantes entretiendront avec la réalité. Nikolaï Karamzine, éminent historien et idéologue sans faille de l’autocratie, présente le règne d’Ivan IV le Terrible avant tout comme une série de crimes sanglants. Cependant, à compter des années trente, les historiens soviétiques, s’adaptant aux goûts du « Petit Père des Peuples » qui rejette le modèle pétrovien pour celui d’Ivan IV, font du Terrible un « tsar progressiste ».
Nikolaï Karamzine relève un étonnant phénomène : le plus cruel des tsars russes demeure un héros positif dans la mémoire populaire, le folklore russe. Karamzine conclut son récit des années ivaniennes par ces mots saisissants : « L’histoire est plus rancunière que le peuple. » La justesse de cette observation, faite au début du XIXe siècle, l’exactitude de la déduction se voient confirmées à la fin du XXe : le grand rival du Terrible en matière de crimes, Joseph Staline, apparaît de plus en plus dans la mémoire du peuple comme le maître, sévère mais juste, d’un pays fort, maintenu dans un ordre strict.
La renommée d’Ivan IV vient aussi de ce que, pour la première fois, on dispose d’informations – en quantité jamais vue jusqu’alors – sur la vie et la personnalité d’un souverain russe. Aux relations des étrangers qui, au XVIe siècle, font le voyage de Moscou pour diverses raisons ou servent directement le tsar, s’ajoute – et c’est, là encore, une première – l’Histoire du grand-prince de Moscou, description de la vie et de l’action d’Ivan, due à la plume de son ancien ami devenu par la suite son ennemi intime, le prince Andreï Kourbski. Écrite dans les années 1560-1570 en Lituanie où le prince avait fui « le courroux du tsar », la première histoire profane de Russie pèche sans doute par manque d’objectivité, mais elle brosse un portrait vivant et passionné du premier tsar russe. À toutes ces sources d’inégale valeur s’ajoute une autre encore, unique : dans sa première missive à Kourbski, réponse à une lettre du « traître », Ivan IV le Terrible ne se contente pas d’exprimer ses idées politiques et philosophiques, il propose également la première – et dernière – autobiographie d’un tsar de l’histoire russe. Si Ivan Vassilievitch avait connu la psychanalyse, il n’eût sans doute pas mieux traduit sa condition d’orphelin : « Quand… notre père, le grand souverain Vassili, quitta l’éphémère royaume terrestre… j’étais âgé de trois ans et mon frère Gueorgui, aujourd’hui défunt, d’un an ; nous fûmes donc orphelins de père, tandis que notre mère, la pieuse tsarine Elena, n’était qu’une pauvre veuve… Quand par la volonté divine, notre mère, la pieuse tsarine Elena, quitta le royaume terrestre pour celui des cieux, nous fûmes, mon défunt frère Gueorgui et moi, définitivement orphelins et nul ne nous vint en aide… Que de fois nous eûmes à souffrir du manque de vêtements et de nourriture ! Nous n’avions de liberté en rien ; en rien on ne se conduisait avec nous, ainsi qu’il sied de le faire avec des enfants. » Ivan garde imprimé dans sa mémoire un épisode qu’il perçoit comme une humiliation terrible, inoubliable : « Il me souvient que, parfois, tandis que nous jouions à nos jeux d’enfants, le prince Ivan Chouïski se tenait sur un banc, le coude appuyé contre le lit de notre père, le pied sur une chaise, sans daigner nous accorder un regard… Qui eût supporté pareille morgue ? Et je ne puis tenir le compte de toutes les pénibles souffrances qui me furent infligées au temps de ma jeunesse1 ? »