Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]
- Автор: Силверберг Роберт
- Серия: Majipoor (fr) #2
- Год: 1983
- Язык: французский
- Год: Robert Laffont
- ISBN: 2-221-00979-7
- Переводчик: Patrick Berthon
- Жанр: Фэнтези
Электронная книга - «Chroniques de Majipoor [Majipoor Chronicles - fr]». Краткое содержание книги:
II suffit de prendre une capsule, de la glisser dans une fente spéciale et, d’un seul coup, c’est comme si on était devenu la personne qui a fait l’enregistrement.
Hissune en prend une et une autre et une autre encore, et c’est comme s’il voyageait à travers les continents démesurés, les océans interminables de Majipoor, comme s’il explorait les plaines, les déserts, les montagnes, les villes, les palais et les âmes aussi.
— J’en ai déjà assez en réserve pour passer une douzaine d’Epreuves, dit-elle.
— Cela ne fait rien, répliqua Freylis. Mange.
— Je ne peux pas. Je suis trop nerveuse.
De l’estrade s’éleva le bruit d’une cuillère tintant contre un verre. Tisana leva les yeux. La supérieure se mettait debout pour faire une annonce.
— La Dame me garde ! marmonna Tisana d’un air consterné. Va-t-elle dire quelque chose devant tout le monde sur mon Épreuve ?
— C’est à propos du nouveau Coronal, dit Freylis. La nouvelle est arrivée cet après-midi.
— Quel nouveau Coronal ?
— Celui qui va remplacer lord Tyeveras, maintenant qu’il est Pontife. Où étais-tu ? Depuis cinq semaines…
— … et, en vérité, la pluie de ce matin était le signe d’heureuses nouvelles et d’un nouveau printemps, disait la Supérieure.
Tisana se força à suivre les paroles de la vieille femme.
— J’ai reçu aujourd’hui un message qui vous réjouira toutes. Nous avons un nouveau Coronal ! Le Pontife Tyeveras a choisi Malibor de Bombifale qui dès ce soir sur le Mont du Château prendra sa place sur le Trône de Confalume !
Il y eut des acclamations, des coups sur les tables et des signes de la constellation. Tisana, comme une somnambule, fit ce que les autres faisaient. Un nouveau Coronal ? Oui, oui, elle avait oublié, le vieux Pontife était mort il y avait quelques mois et la roue de l’État avait tourné une fois de plus ; lord Tyeveras était devenu Pontife et il y avait ce jour même un homme nouveau au sommet du Mont du Château.
— Malibor ! Lord Malibor ! Vive le Coronal ! s’écria-t-elle avec les autres, mais comme cela était irréel et sans importance pour elle. Un nouveau Coronal ? Un nom supplémentaire sur une longue, longue liste. Tant mieux pour lord Malibor, qui qu’il soit, et puisse le Divin être clément envers lui, car ses ennuis ne faisaient que commencer. Mais Tisana ne s’en souciait guère. On était censé célébrer l’aube d’un règne. Elle se souvenait avoir été quelque peu éméchée avec du vin de feu quand elle était petite et que le célèbre Kinniken était mort, conduisant lord Ossier dans le Labyrinthe du Pontife et élevant Tyeveras au Mont du Château. Et maintenant lord Tyeveras était Pontife et quelqu’un d’autre était Coronal et il ne faisait aucun doute que Tisana apprendrait un jour que ce Malibor avait gagné le Labyrinthe et qu’il y avait un autre jeune et fougueux Coronal sur le trône. Bien que ces événements fussent censés être terriblement importants.
Tisana ne se souciait pas pour l’instant le moins du monde du nom du monarque, que ce fût Malibor ou Tyeveras, Ossier ou Kinniken. Le Mont du Château était bien loin, à des milliers de kilomètres, et pouvait même fort bien ne pas exister. Ce qui se dressait aussi haut que le Mont du Château dans sa vie, c’était l’Épreuve. Cette obsession occultait tout le reste, rendant fantomatique tout autre événement. Elle savait que c’était absurde. C’était un peu comme la bizarre exacerbation des sensations que l’on éprouve quand on est malade, quand l’univers tout entier semble se concentrer sur la douleur derrière l’œil gauche ou le vide dans son estomac et que plus rien d’autre ne compte. Lord Malibor ? Elle célébrerait son accession au trône un autre jour.
— Viens, dit Freylis. Allons dans ta chambre.
Tisana acquiesça de la tête. Le réfectoire n’était pas un endroit pour elle ce soir. Consciente du fait que tous les regards convergeaient sur elle, elle longea l’allée centrale d’un pas mal assuré et sortit dans l’obscurité. Un vent chaud et sec soufflait, un vent âpre qui portait sur les nerfs. Quand elles arrivèrent à la cellule de Tisana, Freylis alluma les cierges et poussa doucement Tisana sur le lit. Du meuble de rangement elle sortit deux coupes à vin et de dessous sa robe elle tira une petite bouteille.
— Que fais-tu ? demanda Tisana.
— Du vin. Pour te détendre.
— Du vin des rêves ?
— Pourquoi pas ?
Tisana fronça les sourcils.
— Nous ne sommes pas censées… commenta-t-elle.
— Nous n’allons pas faire une interprétation C’est juste pour te détendre, pour nous rapprocher un peu plus l’une de l’autre pour que je puisse partager ma force avec toi. D’accord ? Tiens.
Elle versa le breuvage sombre et épais dans les coupes et en mit une dans la main de Tisana.
— Bois. Bois-le, Tisana.
Tisana obéit mécaniquement. Freylis vida sa coupe, rapidement, et commença à se déshabiller. Tisana la regarda avec étonnement. Elle n’avait jamais fait l’amour avec une femme. Était-ce ce que Freylis voulait faire maintenant ? Pourquoi ? c’est une erreur, se dit Tisana. La veille de mon Épreuve, boire du vin des rêves, partager ma couche avec Freylis…
— Déshabille-toi, murmura Freylis.
— Que vas-tu faire ?
— Passer la veillée des rêves avec toi, idiote. Comme nous en étions convenues. Rien d’autre. Finis ton vin et enlève ta robe !
Freylis était nue. Son corps était presque celui d’une enfant, maigre, les membres fluets, la peau claire et les petits seins d’une toute jeune fille. Tisana laissa tomber par terre ses propres vêtements. La lourdeur de sa chair l’embarrassait, ses bras puissants, ses cuisses et ses jambes comme d’épaisses colonnes. On se mettait toujours nu pour faire des interprétations et on en arrivait rapidement à ne pas se soucier de dénuder son corps, mais cette fois, elle ne savait pourquoi, c’était différent, intime, personnel. Freylis leur versa à chacune un peu plus de vin. Tisana le but sans protester. Puis Freylis prit Tisana par les poignets, s’agenouilla devant elle et la regarda droit dans les yeux.
— Grande bête, dit-elle d’un ton mi-affectueux, mi-dédaigneux, cesse de t’inquiéter pour demain ! L’épreuve n’est rien. Rien.
Elle souffla les cierges et s’allongea à côté de Tisana.
— Dors bien. Fais de beaux rêves.
Freylis se pelotonna contre la poitrine de Tisana et se serra étroitement contre elle mais elle resta immobile et s’endormit au bout de quelques instants.
Elles n’allaient donc pas faire l’amour. Tisana se sentait soulagée. Une autre fois, peut-être – pourquoi pas ? – mais ce n’était pas le moment pour ce genre d’aventure. Tisana ferma les yeux et étreignit Freylis comme on étreint un enfant endormi. Elle sentait une pulsation en elle et une chaleur provoquées par le vin. Le vin des rêves ouvrait l’esprit à autrui et Tisana devenait vivement sensible à l’esprit de Freylis, mais ce n’était pas une interprétation et elles n’avaient pas effectué les exercices de concentration qui créaient l’union totale ; de Freylis ne lui parvenaient que des émanations vagues et diffuses de paix, d’amour et d’énergie. Elle était forte, beaucoup plus forte que son corps frêle ne l’aurait laissé penser et à mesure que l’emprise du vin des rêves s’exerçait sur l’esprit de Tisana, elle tirait un réconfort croissant de la proximité de l’autre femme. Une somnolence commençait à l’engourdir. Mais elle continuait de se tracasser – pour l’Épreuve, pour ce que les autres allaient penser de leur départ si tôt dans la soirée, pour la violation des règles qu’elles avaient commise en partageant le vin de cette manière – et des courants tourbillonnants de honte, de peur et de sentiment de culpabilité parcoururent son esprit pendant quelque temps. Mais petit à petit elle se calma. Elle s’endormit. Avec l’œil exercé d’une interprète elle surveillait ses rêves, mais ils étaient sans suite ni forme des images d’une mystérieuse imprécision, un horizon vide éclairé par une vague et lointaine lueur puis peut-être le visage de la Dame, ou de la Supérieure Inuelda, ou de Freylis, mais surtout une bande de lumière chaude et consolante. Puis ce fût l’aube et un oiseau se mit à crier dans le désert, annonçant la venue du jour nouveau.