La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
Christine fit sa demande et obtint son visa en quinze jours. Joseph et Helena accompagnèrent Christine et Martin à la gare Hlavni Nádraží, ils se firent de grands saluts sur le quai et le train disparut lentement.
Joseph et Helena ne revirent plus Christine et Martin. Elle ne revint jamais.
Le lundi 26 novembre 1956, Christine et Martin n’étaient pas à la descente du train de Paris. Pour rassurer Helena, si joyeuse de les retrouver, Joseph affirma qu’ils avaient dû le rater. Afin de chasser l'impression poisseuse qui l’envahissait, il voulut téléphoner en France, à Madeleine, mais les appels internationaux étaient quasi impossibles depuis un poste privé. Le lendemain, il se rendit à la Poste centrale, attendit deux heures, l’opératrice l’informa qu’il n’y avait plus d’abonné au numéro demandé. Joseph fit faire une recherche, la mère de Christine ne figurait pas dans le Bottin du département de la Loire.
Était-il arrivé un accident, avaient-ils été retardés par une grève, un contretemps ? Martin était-il tombé malade, la mère de Christine s’était-elle fait opérer ? … S’il y avait eu un problème, Christine l’aurait contacté, le téléphone de Joseph était resté muet. Il se posa mille questions. Quand il marchait dans la rue comme un somnambule ou se tenait à l’Assemblée, sur son banc. Et la nuit, pendant des heures et des heures, lorsqu’il se réveillait cinq minutes après avoir trouvé le sommeil. Partout, tout le temps, il y pensait. Une obsession.
C’était une absence insupportable.
Il se demanda, bien sûr, si elle n’avait pas été effrayée par la répression de l’insurrection de Budapest trois semaines auparavant. À Prague, les journaux et la radio avaient défendu la ligne officielle et l’intervention soviétique. Autour de lui, on évitait d’en parler, on vivait comme si personne n’était concerné mais Joseph savait que ce massacre avait eu une énorme répercussion dans les pays occidentaux, est-ce que cela avait influencé Christine ? Parfois, il pensait que c’était la cause déterminante de son abandon, d’autres fois il se disait que c’était quelque chose de plus profond, de plus lointain, et que ces événements n’étaient pas intervenus dans sa décision de les abandonner. Il obtint un rendez-vous au ministère des Affaires étrangères, fut reçu par un directeur adjoint qui lui promit de contacter l’ambassade à Paris, elle seule pouvait s’occuper de cela.
Joseph fut surpris par la réaction d’Helena, elle ne posa aucune question sur sa mère. Elle entendait ses réflexions, ses doutes, elle voyait son visage se durcir, elle subissait ses silences à table, quand son regard se perdait dans le vague et qu’il oubliait d’avaler la nourriture dans sa bouche, ses sourires appuyés, ses caresses sur ses cheveux et sa joue comme si elle avait encore trois ans. Helena lui prenait la main et la serrait contre elle.
– Ne t’inquiète pas, Joseph, je suis là, ça va aller.
Joseph s’attendait à avoir des problèmes avec la Sécurité intérieure et avait préparé des réponses : sa femme avait abusé de sa confiance, lui avait toujours été irréprochable, il était une victime, pas un ennemi de l’État ; comment pouvait-on imaginer qu’un père renoncerait à son fils et l’abandonnerait ? Il n’avait commis aucune faute, aucun délit, il se répétait que sa bonne foi ne pouvait pas ne pas être reconnue. Il savait aussi que ce n’était pas suffisant. Les autres, innombrables, qu’on avait emprisonnés ou pendus, étaient-ils plus coupables que lui ? Cette société si organisée ne fonctionnait pas seule, comme par miracle, il devait y avoir quelque part un homme dans un bureau qui décidait ; sur quels critères, bon sang ? Qui tournait la roue de cette loterie mystérieuse ?
En pleine nuit, il y eut un coup de téléphone, il dormait vaguement, le temps qu’il réalise, se précipite, Helena l’avait devancé, la sonnerie s’était arrêtée, elle criait des « Allô, allô ? » désespérés. Était-ce une erreur ? Christine ? ou… ? À chaque coup de sonnette, il sursautait, ressentait une palpitation quand il ouvrait la porte à un voisin ou à un ami qui venait aux nouvelles ; dans la rue, des hommes au visage inquiétant le bousculaient, des voitures ralentissaient ; il ne recevait aucune convocation.
Le 8 décembre, il poussa la porte du commissariat de Kongresova, fut reçu par un inspecteur. Ce dernier l’écouta avec attention, quitta le bureau pendant une heure, revint accompagné d’un homme aux cheveux blancs en bras de chemise qui ne se présenta pas. Joseph dut raconter son histoire à nouveau. À la fin, l’homme resta silencieux, eut une moue. Rien à faire. Christine était française, on ne pouvait pas l’empêcher de quitter le pays, mais on n’aurait jamais dû accorder de visa pour Martin. Il ordonna à l’inspecteur d’enregistrer la plainte de Joseph.
– Ne vous faites pas d’illusions, dit-il en sortant.
Le temps s’évanouissait, chaque instant l’éloignait d’eux, sa vie était comme un bateau qui sombrait, il les sentait disparaître, meurtri par l’absence et la trahison, il savait que son fils pensait à lui, il avait dû poser une foule de questions, comme Ludvik avec Pavel. Il frissonna, il redoutait la réponse que Christine avait dû lui donner.
Non, il en était sûr.
Helena le secoua en pleine nuit : « Joseph, réveille-toi, j’ai eu une idée. » Il devait se rendre en France, aller les chercher. Il trouva ce conseil évident, comment n’y avait-il pas pensé lui-même, il retrouverait Christine à Paris ou à Saint-Étienne, c’était une certitude. Où qu’elle se cache. Et il ramènerait Martin. « Merci ma chérie, je suis fier de toi. » On lui refusa son visa, sans explication, on devait craindre qu’il n’en profite pour fuir lui aussi. Il demanda à son ami, le ministre de la Santé publique, d’intervenir en sa faveur. Deux jours plus tard, il lui téléphona : « N’insiste pas, Joseph, tu n’auras jamais de visa. »
Joseph garda plusieurs semaines le fol espoir que Christine allait téléphoner, les prévenir : il y avait eu un impondérable, tout était rentré dans l’ordre et elle allait rentrer. Il fallait donc guetter son coup de téléphone. Ils se succédèrent devant le combiné, décrochant en une seconde, raccrochant au nez de ceux qui osaient les contacter. Joseph annula ses rendez-vous, il dispensa Helena d’école, ils restaient plantés dans le salon, attendaient un appel qui ne venait pas, un miracle, tour à tour ils se relayaient, se passaient les consignes. Joseph parlait beaucoup avec Helena, ne lui cachait rien de ses démarches et de ses états d’âme, il ne se rendait pas compte que sa fille n’avait que huit ans, il la voyait plus grande. Une femme de petite taille. Helena ne comprenait pas la raison de la désertion de Christine, on était si bien ensemble. C’était illogique, un de ces mystères qui régissent le monde, un tremblement de terre intérieur où les sentiments sont sens dessus dessous. Elle en voulait à Christine d’avoir abandonné Joseph, de lui avoir causé autant de douleur, de tracas, et d’avoir kidnappé Martin. Ça, elle ne le lui pardonnerait jamais, elle n’avait pas le droit de le voler. Martin, c’était sacré, personne n’avait le droit d’y toucher.
Helena fixait le téléphone, attendait l’appel impossible. Elle pensait : « Au moment de choisir, maman a préféré Martin, moi, elle m’aimait moins. » À elle, pas un mot, pas une carte postale, pas un appel, rien. Elle ne devait pas compter beaucoup pour sa mère. Elle chercha quelle faute elle avait pu commettre. Comment sait-on que l’on vous aime ? Il devait y avoir un signe, une trace. Elle sentait une brûlure sur ses joues, elle fermait les yeux, profondément humiliée, refoulait ses larmes, non, elle ne pleurerait pas, plus jamais. Elle prit une décision comme seule une enfant de huit ans a le cran de le faire : elle décida de la punir en ne parlant plus jamais d’elle, en l’effaçant pour toujours de son cœur.