Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles
- Автор: Loubier Jean-Marc
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Éditions Robert laffont
- ISBN: 978-2221115763
- Жанр: Биографии и мемуары
Электронная книга - «Louis de Funès, petites et grandes vadrouilles». Краткое содержание книги:
14.
« Comment ça va, mon petit poussin ? »
Ce 31 mai 1966, les tuiles vernissées rouges, brunes, jaunes et vertes de l’Hôtel-Dieu de Beaune profitent des premiers rayons d’un soleil désormais bien présent en Bourgogne. Louis de Funès n’est pas le seul à admirer la beauté de ce lieu prestigieux fondé par le chancelier Nicolas Rolin en 1443. Il fait le touriste en fixant sur la pellicule avec sa caméra super-8 les colonnettes de pierre et de bois et le puits rectangulaire en ferronnerie gothique trônant au milieu de la cour. Une cour ce mardi-là investie par des camions à gazogène et des voitures à cheval. Une « invasion » risquant de troubler les nombreux visiteurs des Hospices de Beaune prévenus à l’entrée du domaine par une affichette : « Aujourd’hui à l’intérieur des Hospices se tourne un FILM de Gérard OURY, La Grande Vadrouille, avec MM. BOURVIL, DE FUNÈS et TERRY-THOMAS. Il est possible que pendant votre visite nous vous retardions et nous vous demandions d’observer quelques minutes de SILENCE afin de ne pas gêner les prises de vues. Nous vous remercions vivement de votre aide et nous vous souhaitons une bonne promenade. La Direction. » Sans prendre ombrage de ce chamboulement, les visiteurs en profitent pour demander des autographes à Louis et à Bourvil, qui se prêtent de bonne grâce à cet exercice avant d’aller déjeuner à la cantine installée sous les halles à quelques mètres du monument historique. Tout l’après-midi est consacrée aux prises de vues où le duo arrive à bicyclette dans la cour d’honneur. Tournage paisible ponctué d’inévitables crises de fou rire que chaque membre de l’équipe guette du coin de l’œil. À dix-sept heures, le duo en a fini. Bourvil s’apprête à quitter les lieux dès le lendemain pour rejoindre Paris. Quant à Louis, muni de sa précieuse carte de pêche de la fédération « La Truite beaunoise », il a prévu de passer une journée ou deux à taquiner le poisson sur les bords de la Bouzaise. Gérard Oury est satisfait du travail de la journée, mais à peine a-t-il franchi le seuil de l’hôtel de Chagny que l’un des membres de l’équipe, les larmes aux yeux, lance : « Gil est mort. »
Gérard Oury n’en croit pas ses oreilles, pas plus que Louis de Funès. Une mauvaise blague. Un canular du plus mauvais goût. Comment l’homme aux plus de 100 collisions, 200 chutes de cheval et près de 1 000 sauts en parachute pourrait-il s’en être allé alors que deux jours plus tôt il était à Saint-Flour avec Rémy Julienne à régler des cascades avec les doublures de Bourvil, de Louis de Funès, d’Andréa Parisy et de Mike Marshall ? Comment ? Oui, comment ?
Gil Delamare avait profité d’un week-end de repos pour doubler Jean Marais dans Le Saint prend l’affût, sous la direction de Christian-Jaque, sur une portion de l’autoroute du Nord en construction entre la Porte de la Chapelle et Saint-Denis. À bord d’une Floride S décapotable, il doit croiser un camion, puis faire un demi-tour sur place. Un tête-à-queue effectué à 90 km/h afin de rattraper le poids lourd en se lançant à sa poursuite. À la septième prise, la Renault part dans une série de tonneaux, l’un des bras de l’essieu arrière de la voiture faisant un « saut de perche ». Les deux passagers, les cascadeurs Odile Astié[336] et Gaston Woignez, sont éjectés du véhicule. La tête coincée entre le sol et le montant du pare-brise, Gil Delamare est tué sur le coup. L’émotion est immense. Gil Delamare, l’un des cascadeurs les plus doués de sa génération, vient de tirer sa révérence à l’âge de 42 ans. Terriblement choqué, Louis, qui l’a applaudi dans l’exercice de son art lors du tournage du Grand Restaurant[337], appréciant aussi bien son talent que sa gentillesse, préfère monter dans sa chambre pour se recueillir. Ce soir-là, il demande à dîner en compagnie de Jeanne dans leurs appartements, n’ayant ni le cœur à évoquer les souvenirs ni l’envie d’afficher sa peine en public.
Encore sous le choc, Louis quitte la Bourgogne deux jours plus tard à destination de sa maison de Deauville pour une petite dizaine de jours afin de se consacrer, devant la glace de son salon, à l’apprentissage des gestes qu’il devra exécuter à la perfection devant l’orchestre de l’Opéra le 27 juillet prochain. Il en profite pour s’enquérir du montage du Grand Restaurant, dont la sortie en salles est programmée pour le 7 septembre. Il épluche aussi le scénario et les dialogues du troisième opus des aventures de Fantômas, dont le tournage doit commencer le 20 octobre. Ce laps de temps lui permet également d’étudier un autre projet pour l’année à venir avec Alain Poiré qu’il charge de trouver les financements et, surtout, un metteur en scène pour porter à l’écran Oscar. C’est peu de dire qu’à Deauville, Louis n’a guère eu le loisir de se reposer avant de rejoindre Gérard Oury le 11 juin en Lozère, où la pluie ne cesse d’écorcher le Gévaudan.
Le lendemain, Louis, Bourvil, Terry-Thomas, Andréa Parisy et Claudio Brook se retrouvent à Mende, dans le hangar où ils découvrent les deux planeurs salvateurs puis la séquence de la course-poursuite dans la charrette de sœur Marie-Odile. Une charrette fixée sur des rails, aucun des comédiens n’étant doublé pour la circonstance[338]. Au bout d’une bonne semaine, Louis et ses partenaires gagnent Millau et Montpellier-le-Vieux où sont tournés pendant trois jours les plans raccords avec ceux de Pierre-Perthuis où Louis et Bourvil en uniforme allemand sont guidés par leurs chiens. Ce vendredi 24 juin est à marquer d’une pierre blanche. Une fois encore, Louis y fait preuve d’inventivité. Sur le papier, Stanislas Lefort doit escalader un muret et arriver à plat ventre sur le faîte. Son casque doit tomber, et il demande à Augustin de l’aider à descendre. À ce moment précis, un lapin de garenne surgit de nulle part, et les chiens, tentant de l’attraper, font basculer les deux hommes qui tombent l’un sur l’autre. Gérard Oury cadre ses caméras dans cet esprit, mais dès la première répétition Louis de Funès, au lieu de choir, se retrouve sur les épaules de Bourvil. Cette posture inattendue provoque une hilarité collective qui invite, Louis en tête, à modifier le déroulé de la séquence primitivement envisagée. Cela ne peut en effet qu’accentuer les rapports « dominant-dominé » entre le chef d’orchestre et le peintre en bâtiment. Sans perdre un instant, techniciens et machinistes mettent en place un nouveau dispositif. On installe une échelle afin que de Funès enfourche Bourvil sans violence et, quand le cadrage le permet, Louis se place sur les épaules d’un membre de l’équipe afin de soulager Bourvil. Aussitôt visionné le soir, le résultat donne un effet comique des plus réussis, au point de s’inscrire aujourd’hui encore parmi les scènes cultes de La Grande Vadrouille. Pour les deux acteurs, le tournage en extérieurs est terminé et, après un pot d’adieu provisoire, ils regagnent Paris avant de se retrouver le 30 juin dans les studios de Boulogne.
336
Première femme française à exercer le métier de cascadeuse, Odile Astié s’est tuée à Hawaï, le 14 novembre 1980, en effectuant sa 171e cascade à moto. Elle avait 39 ans.
337
Gil Delamare doublait aussi France Rumilly dans Le Gendarme de Saint-Tropez.
338
Les scènes de l’envol des planeurs seront tournées plus tard en studio, les envols réels ayant été tournés avec des cascadeurs dirigés par Rémy Julienne.