Elle trouvait toujours un prétexte, elle n’aurait pas pu dire les choses directement.
— Je le sais, monsieur Dupré ! Il n’empêche… J’ai besoin de faire le point.
Très bien. Madeleine est la patronne, c’est elle qui paie, pas de problème. Et donc ils s’asseyaient face à face dans la petite salle à manger de Dupré et se taisaient parce qu’il n’y avait rien à dire de nouveau depuis la dernière fois. Après avoir pensivement touillé son café, Madeleine disait :
— Oui, oui, Madeleine, nous avons fait le tour.
Elle ôtait alors son chemisier, les yeux rivés sur les boutons, elle n’aurait pas aimé regarder M. Dupré pendant qu’elle faisait ça. Il s’avançait calmement vers elle, il ne la laissait jamais en situation difficile.
Concernant sa conversation avec Paul, il n’avait pas voulu s’expliquer dans le détail parce que le petit quiproquo qu’ils avaient vécu n’en était pas réellement un. Paul avait quatorze ans, le teint pâle, les traits tirés, et la question de la puberté que Madeleine espérait évacuée était, en fait, très actuelle. Dupré le rencontrait une ou deux fois par semaine. Un garçon vif, entreprenant, très avancé pour son âge…
Il lui avait déniché un pharmacien, M. Brodsky, Alfred, un Allemand enrhumé d’un bout à l’autre de l’année, arrivé en France un mois plus tôt parce que son « officine juive » avait été détruite. Il avait rapporté de Breslau juste de quoi vêtir la famille. Chose surprenante, il avait reçu un beau jour les trois caisses que, sans espoir de retour, il avait préparées avant son départ, entièrement remplies d’alambics, pots, distillateurs, réchauds, tubes et balances rescapés du désastre.
Côté pharmacie, M. Brodsky était un croyant. Il avait une foi absolue dans le pouvoir de la pharmacopée. Selon lui, il y avait un médicament pour chaque maladie, même lorsque ce médicament n’existait pas encore.
Paul lui présenta son projet, sa formule inspirée du Codex, oui oui, très bien, il faut essayer, mille francs, avait risqué Dupré, oui oui, très bien, M. Brodsky était reparti, personne ne pouvait dire si on le reverrait un jour. Il était revenu avec un pot en grès rempli d’une substance verdâtre à base de cire d’abeille, mais qui ne sentait pas très bon et dont il certifiait qu’elle aurait un effet totalement nul, « à peu près comme de l’eau tiède », disait-il pour faire image.
Pour Paul, c’était le produit idéal. Mis à part son odeur. C’était très dommage, expliquait-il, parce que « tout est là, ou presque. La texture, un peu ; la couleur, un peu. Mais avant tout l’odeur. Vous l’ouvrez, ça sent bon, vous l’achetez ». Ce qu’il fallait, c’est « le même produit, mais pour femmes ».
— D’accord, parfumé.
« Non, monsieur Brodsky, écrivit Paul sur son ardoise, surtout pas ! La pommade ne doit pas avoir un parfum, elle doit avoir une odeur. Résolument pharmaceutique, mais agréable. »
Brodsky avait éternué trois ou quatre fois (il procédait par salves), d’accord, et il était reparti.
Dupré, ce qui l’inquiétait, c’était la suite. Madeleine avait laissé son fils se lancer dans cette opération qui coûterait plus de cinquante mille francs, il ne voyait pas comment il allait y parvenir.
Dupré se sentait un peu piégé. Il avait voulu rendre service à un garçon qu’il trouvait sympathique et très malin et il se retrouvait participer à une création d’entreprise. S’il n’y mettait pas le holà, il allait finir chef du personnel dans une usine familiale, ça n’était pas pour cela qu’il avait quitté le Parti communiste.
Il avait résolu la question du pharmacien, restait celle du local. Il ne fallait pas énormément d’espace, du moins au début, mais personne ne pouvait savoir comment cela évoluerait. M. Brodsky estimait que, pour un démarrage, le matériel dont il disposait suffirait pour la fabrication de quantités modestes, mais après… Entre l’espionnage de Delcourt, de Joubert, de Charles Péricourt et maintenant le projet industriel de Paul, Dupré était donc passablement occupé. Parfois, il ne savait plus où donner de la tête.
— Si tout cela vous demande trop de travail, monsieur Dupré, je peux comprendre.
Mais Madeleine disait cela en retirant sa robe et en se tournant vers lui, il la regardait, non, non, répondait-il machinalement en fixant un point obscur, et Madeleine, ça lui faisait beaucoup de bien d’obtenir des choses grâce à ses charmes, beaucoup de bien.
Contrairement à lui, elle se sentait très confiante. Paul avait une bonne idée, Dupré avait beaucoup de ressources, il fallait certes un peu d’argent, mais depuis sa visite à l’Union bancaire de Winterthour, oui, elle avait le pressentiment que la situation pouvait tourner à son avantage. Et puis, à force de voir ainsi Dupré se démener, Paul creuser son sillon, Vladi s’activer toute la sainte journée, elle demanda :
— Vous ne pensez pas, monsieur Dupré, que je devrais… je veux dire… chercher un travail ?
C’était inattendu. Même pour elle. Elle s’était soudain interrogée. Au fond, ne continuait-elle pas à vivre comme une femme de la grande bourgeoisie, alors que son déclassement ne le lui permettait plus ?
Ce qu’elle ne pouvait pas dire, c’est que l’idée lui en était venue à la lecture d’un livre dont elle aurait rougi, Un mois chez les filles. Une journaliste, Maryse Choisy, s’était fait passer pour une prostituée et avait vécu de l’intérieur la vie des maisons closes, lecture délicieusement transgressive. « J’écris sans hésiter merde, cul, sexe. Ce sont des mots nets, nobles, francs. » Sans aller jusqu’à partager cet avis, Madeleine trouvait cela courageux et ouvrait les yeux sur les femmes au travail. Elle ne s’identifiait évidemment pas aux filles de joie, pas plus qu’aux ouvrières, bien sûr, son origine la conduisait plutôt vers des exemples d’aviatrices, de journalistes, de photographes… Or elle n’avait pas fait d’études. Elle avait été destinée au mariage.
— Je ne sais rien faire…, ajouta-t-elle.
Il était difficile à M. Dupré de se concentrer sur cette question bien délicate parce que, en disant cela, Madeleine, soucieuse et appliquée, achevait de se déshabiller. Maintenant, elle était nue, debout, les mains dans le dos.