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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Je suis fort! se disait-il en dévorant son déjeuner dînatoire; je connais bien du monde, mais je ne connais personne qui m’aille à la cheville! J’avais tout deviné recta, seulement, au lieu d’une marquise ou d’une comtesse, c’est une duchesse. Il n’y a pas d’affront.

Et il se frottait les mains entre deux bouchées.

Le commencement de son repas, il le donna complètement au triomphe. Ce fut seulement vers le dessert qu’il s’interrogea au sujet des voies et moyens à prendre pour exploiter son aubaine.

Quoiqu’il n’admît pas le mépris de mademoiselle Saphir à son égard, il ne comptait plus sur elle et cherchait vaguement le moyen, en apparence impossible, d’agir sans elle.

Les affaires valent par la façon dont on les mène. Une mère, en définitive, peut offrir très décemment 10 000 francs à l’homme qui lui ramène sa fille, comme elle peut être obligée de lui servir vingt mille livres de rente.

Tout dépend de l’exécution.

Saladin n’avait jamais réfléchi à cela. Comment faire? Sous quel aspect se présenter à l’hôtel de Chaves? Comment y être admis? Comment y faire, du premier coup, la figure qu’il fallait pour produire l’effet désirable et se poser en gendre possible?

De loin ces difficultés peuvent sembler vénielles à un aventurier de l’espèce de Saladin, à qui son ignorance absolue du monde donne l’audace des aveugles au bord d’un précipice.

Mais de près, cela devenait terrible. Avec un peu de bon sens, et Saladin n’en manquait pas tout à fait, il était facile d’augurer que tout devait se terminer par une récompense honnête.

Le fromage de Saladin devint amer dans sa bouche; son dernier verre de vin lui resta au gosier.

Il travaillait désespérément, et ceux qui l’avaient vu commencer son repas d’un appétit si triomphal ne l’auraient point reconnu, quand il demanda le café d’une voix presque dolente.

Il chercha bien un instant quel levier de manœuvre pourrait lui fournir la découverte qu’il avait faite par hasard; monsieur le duc de Chaves guettant sa femme derrière les persiennes d’un entresol.

Mais ce genre de roman n’était pas dans les cordes de Saladin: tout au plus devinait-il vaguement qu’il y avait là un moyen d’action. La manière de s’en servir lui échappait absolument.

Il huma son café d’un air mélancolique.

Avant d’avaler la dernière gorgée, il mit la main à la poche pour chercher son porte-monnaie et sentit un objet étranger, dont il ne devina pas d’abord la nature. Il le retira vivement, et sourit avec une sorte de colère en reconnaissant le butin qu’il avait ramassé deux heures auparavant, au coin d’une borne, dans la cour de l’hôtel de Chaves.

Mais une réflexion soudaine lui traversa le cerveau. Son rire se figea et ses yeux ronds lancèrent un éclair.

– Le bracelet, murmura-t-il; le bracelet d’enfant!

C’était en effet un pauvre petit bijou, sans valeur aucune, fait avec des perles de verre, montées sur un fermoir en cuivre doré.

– La petite avait le pareil autrefois! dit encore Saladin qui était tout blême et dont les tempes battaient; je m’en souviens comme si j’y étais encore! je le regardai pour voir si c’était de l’or ou de l’argent, mais comme ça ne valait rien, je le jetai avec le reste dans le trou du fumier, entre Charenton et Maisons-Alfort…

– L’addition! cria-t-il d’une voix retentissante, en frappant de son couteau sur la table.

Ce n’était plus le même homme. Sa taille avait gagné quatre pouces, et un rayon de fière intelligence brillait dans ses yeux.

Il sortit du restaurant d’un air vainqueur, le chapeau sur l’oreille et la poitrine évasée. L’idée avait sa troisième forme.

Il souriait aux passants et regardait les petites dames d’un air protecteur.

– Ceux-là ne savent pas, se disait-il avec une gaieté bienveillante, que voilà un beau garçon qui a son affaire dans le sac; marquis pour de vrai, rentier, décoré et tout, dans un prochain avenir!

«Et papa Similor qui dingue dans la rue Le Peletier! ajouta-t-il en éclatant de rire. Bah! on n’est pas méchant, on lui fera un sort médiocre en rapport avec ses capacités.

Il gagna les abords de la Madeleine, où il prit un cabriolet de place, disant au cocher:

– Rue Tiquetonne, n° 13.

Vingt minutes après, il montait l’escalier terriblement noir de madame Lubin, seule somnambule supra-lucide de la ville de Paris.

Madame Lubin avait, à l’exemple de toutes les somnambules supra-lucides ou autres, un «médecin» qui la plongeait dans le sommeil magnétique et soignait ensuite les malades à l’aide des révélations qu’il tirait d’elle.

C’est une des branches du métier et je connais des personnes respectables qui ont beaucoup de confiance en ce genre de traitement.

L’autre branche de l’état consiste à retrouver les objets perdus et à découvrir les voleurs. Ce dernier détail, qui présente des dangers, conduit souvent mesdames les somnambules sur les bancs de la police correctionnelle.

Une ou deux même ont passé en cour d’assises drapées dans leur dignité et fort étonnées qu’on voulût les empêcher de remplir, en faisant leur cuisine, les fonctions du procureur impérial.

Il ne faut pas se dissimuler que la plupart de ces femmes cessent vite d’appartenir à la classe des charlatans. Au bout d’un an ou deux d’exercice, elles s’enivrent de leurs propres mômeries comme les sibylles antiques, et subiraient volontiers le martyre plutôt que d’avouer qu’elles n’exercent pas un sacerdoce.

Le «médecin» est rarement convaincu. Il fait ce métier-là comme il serait clerc d’huissier ou recors, et n’a pas d’autre prétention morale que de dîner tous les jours aux restaurants à quarante sous.

Quand Saladin entra chez madame Lubin, son médecin et elle étaient en train de prendre un petit verre de cassis sur le coin de la cheminée.

Ce sont en général des ménages où le médecin joue le rôle du sexe le plus faible.

– Docteur, dit Saladin en passant le seuil, vous allez me faire le plaisir d’aller voir en bas si j’y suis. Il s’agit d’une affaire grosse comme la maison. J’ai bien l’honneur de vous saluer.

Le médecin, ayant consulté du regard sa suzeraine, prit son chapeau gras et disparut.

– Dormez-vous, ma commère? demanda Saladin en riant.

– Monsieur le marquis, répondit la somnambule d’un air digne, vous savez bien que je ne plaisante jamais avec ces choses-là; oui, je dors, et c’est tout frais; je suis lucide.

Saladin fit rouler du pied un fauteuil et s’y plongea.

– J’aimerais mieux que vous fussiez éveillée, dit-il, mais à la guerre comme à la guerre. Venez ça, nous allons causer.

Madame Lubin était une femme d’une trentaine d’années, usée et surmenée, mais qui gardait quelques traces de gentillesse. Elle vint s’asseoir auprès de Saladin, prit une pose coquette et dit:

– Causons… nos machines ont-elles monté aujourd’hui en bourse?

– Il ne s’agit pas de cela, répondit Saladin d’un air grave, vos machines sont de la petite bière. Combien auriez-vous de la dame en question si, par impossible, vous retrouviez l’objet que vous savez?

– Quelle dame? demanda la somnambule, et quel objet?

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