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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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II Saladin ouvre la tranchée

Nous avons laissé Saladin déjeunant avec l’appétit d’un juste au restaurant du faubourg Saint-Honoré. Il ne nous est pas permis de l’abandonner longtemps, d’abord parce que c’est notre héros, ensuite parce que sa physionomie copiée exactement sur nature absout notre récit de tout péché romanesque, et lui donne couleur d’histoire.

Saladin, comme la plupart des héros de notre siècle, n’avait pas à proprement parler de généalogie; il était ce champignon qui pousse sur la couche formée par le vice parisien. La légende honteuse et burlesque de la boue entourait son berceau comme un nuage mythologique. C’était un dieu à sa manière, et il avait sa chèvre Amalthée. Son père Similor, breveté pour la danse des salons, sa nourrice Échalot, sa mère Ida Corbeau, la Vénus invalide, ont été chantés par nous dans un poème où les badauds des quartiers riches profitèrent avec une curiosité étonnée de nos voyages et découvertes dans les sous-sols de la civilisation [3].

Rude voyage où l’on trouve cependant, et malgré le dire calomnieux d’une littérature qui s’abrutit dans le sang, plus de vice rendu hideux par la misère, plus de comédie sauvage et poussant le grotesque jusqu’à l’invraisemblable que d’éléments tragiques ou terribles.

C’est toujours Paris, descendu à cent pieds sous terre, Paris qui n’a pas été à l’école et qui vit des enseignements malsains du mélodrame, unique lanterne allumée dans ces profondeurs.

C’est toujours Paris, avec un esprit qui fait peur, une élégance qui fait pitié, et je ne sais quelles prétentions à la fois risibles et douloureuses au bienfait des belles manières.

Ce Paris-là, nous ne l’avons pas inventé, mais nous l’avons trouvé en allant voir un jour où pouvait être l’absurde souterrain habité par les cent mille bandits qui poignardent, étranglent, étouffent, assomment ou empoisonnent les cent mille victimes hachées annuellement dans la cuisine de l’églogue contemporaine.

D’autres sont allés déjà sur mes pas dans ce bizarre pays qui n’est pas celui d’Eugène Sue: caverne plus vraie, mais moins brillante que le centre de la terre de mon ami Jules Verne. Quelque jour, je le crois, on fera descendre un boulevard jusqu’à ces bas-fonds remplis d’invraisemblables grimaces, et les Parisiens aisés iront voir en train de plaisir ce qui restera de la noire sarabande dansée autrefois par les ambitions de l’ignorance et de la misère.

Ida Corbeau était morte noyée dans l’eau-de-vie de marc; l’esprit de conduite d’Échalot l’avait tiré de presse; Similor lui-même, sans amender le moins du monde son vicieux naturel, avait pris l’habitude de laver sa figure et ses mains.

Saladin, qui était la seconde génération, devait profiter de ce progrès et, qui sait, pénétrer peut-être à travers nos couches sociales si faciles à trouer, jusqu’aux plus hauts sommets de la considération publique.

En attendant, il mangeait, choisissant ce qu’il y avait de meilleur sur la carte, en dépit de ses habitudes de parcimonie. Il avait le cœur content comme un négociant qui vient de trouver le joint d’une combinaison difficile. L’idée de Saladin était simple à l’instar de toutes les grandes idées, et de plus, comme presque toutes les idées du peuple sous-parisien, elle prenait son origine dans ses souvenirs de théâtre.

Chacun connaît l’histoire de ce chirurgien qui, n’ayant pas à son gré une clientèle suffisante, cassait les bras et les jambes des passants pour les remettre ensuite. Il y a eu sur ce sujet un drame à cinq cents représentations.

Saladin avait inventé quelque chose d’analogue. Ayant enlevé jadis Petite-Reine pour 100 francs, dont le coupable Similor avait profité, il voulait gagner cent fois plus, mille fois plus, en rendant Petite-Reine à sa mère.

Au point de départ, une forte lacune existait dans ce projet, car Petite-Reine était l’enfant d’une pauvre femme, qui ne pouvait fournir qu’une récompense très bornée.

Mais il y avait cet homme brun, cet étranger à barbe couleur d’encre qui avait donné un louis à Saladin déguisé en vieille femme.

Ils ont beau être positifs, couards, calculateurs, patients, tous ceux qui sortent des profondeurs dont je parlais naguère sont romanesques jusqu’à la folie.

Songez qu’ils jouent presque toujours avec vingt chances contre une, et que la première mise leur manque. Depuis quatre ou cinq ans, ils ont pris pour plus de trente millions de billets à 25 centimes aux loteries autorisées pour la plus grande gloire de la morale publique.

Nos loups-cerviers n’en sont plus à méconnaître cette vérité miraculeuse qu’on peut arracher des sommes flamboyantes aux gens qui n’ont pas le sou.

Revendre ce qu’il avait volé, telle était donc la première forme de l’idée de Saladin, et à mesure que les années s’écoulaient, il élevait en lui-même ses prétentions à l’endroit de ce marché fantastique, parce que son désir, devenu foi, lui montrait la mère indigente parvenue au faîte de la fortune.

Une idée fixe a presque toujours une valeur. On dirait, en vérité, que l’homme a ce mystérieux pouvoir de modifier la destinée en couvant ardemment et patiemment un désir déterminé.

Il n’y a pour échouer toujours que les irrésolus et les changeants.

La seconde forme de l’idée de Saladin fut un vaudeville: progrès sur le drame; il se dit que l’heureuse mère en retrouvant sa fille n’aurait rien à refuser, pas même la main de sa fille, à l’ange sauveur qui la lui ramènerait. Ce n’étaient pas, tant s’en faut, des suppositions faites à l’étourdie. Saladin creusait laborieusement la situation; il se mettait en face de cette mère, comtesse ou marquise, et il épluchait les raisons qui auraient pu déterminer son refus.

On n’accepte pas un saltimbanque dans les familles, c’est clair. Saladin s’était arrangé de manière à n’être plus saltimbanque; il s’était fait, comme nous l’avons dit, une éducation, assurément fort incomplète, mais qu’il trouvait superbe, ayant en toutes choses une souveraine estime de lui-même.

Il ne faut pas sourire. Nous ne sommes plus aux époques de modestie. La vanité, quand elle est suffisamment grave et lourde, est une des plus efficaces parmi les qualités qui déterminent le succès.

Saladin avait fait, en outre, tout ce qu’il avait pu pour se concilier les sympathies de sa future fiancée; il lui avait rendu de véritables services, et il avait pris sur elle une sorte d’autorité.

Malheureusement pour lui, il s’attaquait ici à une nature par trop supérieure à la sienne. Saphir, enfant, avait éprouvé pour lui une sorte de crainte, mêlée d’admiration, mais Saphir jeune fille le perça à jour d’un coup d’œil et se détourna de lui avec dédain.

Ce mépris, elle n’avait point pris souci de le dissimuler, et néanmoins notre Saladin doutait encore, parce que la pensée du dédain appliquée à sa précieuse personne ne pouvait entrer dans son esprit.

Après des années où il avait manœuvré dans le vide, soutenu seulement par son obstination à croire que son désir valait une certitude, Saladin se rencontrait face à face avec la vérité.

Et il restait ébloui devant cette vérité qui se trouvait être la complète réalisation de son rêve.

Il n’y avait pas en lui beaucoup d’étonnement, il y avait un immense orgueil, joint au soupçon instinctif qu’il faudrait donner peut-être une troisième forme à son idée.

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[3] Voir Les Habits Noirs, premier tome de la série

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