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Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:

Qu'un crocodile aux yeux jaunes ait ou non dévoré son mari Antoine, disparu au Kenya, Joséphine s'en moque désormais. Elle a quitté Courbevoie pour un immeuble huppé de Passy, grâce à l'argent de son best seller, celui que sa sœur Iris avait tenté de s'attribuer, payant cruellement son imposture dans une clinique pour dépressifs. Libre, toujours timide et insatisfaite, attentive cependant à la comédie cocasse, étrange et parfois hostile que lui offrent ses nouveaux voisins, Joséphine semble à la recherche de ce grand amour qui ne vient pas. Elle veille sur sa fille Zoé, adolescente attachante et tourmentée et observe les succès de son ambitieuse aînée Hortense, qui se lance à Londres dans une carrière de styliste à la mode. Joséphine ignore tout de la violence du monde, jusqu'au jour où une série de meurtres vient détruire la sérénité bourgeoise de son quartier. Elle-même, prise pour une autre sans doute, échappe de peu à une agression. La présence de Philippe, son beau-frère, qui l'aime et la désire, peut lui faire oublier ces horreurs. Impossible d'oublier ce baiser, le soir du réveillon de Noël, qui l'a chavirée. Le bonheur est en vue, à condition d'éliminer l'inquiétant Lefloc-Pinel, son voisin d'immeuble, un élégant banquier dont le charme cache bien trop de turpitudes.
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— La dernière fois qu’il est venu à Paris, et qu’on s’est… comment te dire ça, qu’on s’est réconciliés, enfin tu vois…

Elle eut un petit sourire gêné, rougit légèrement.

— J’ai aperçu une vilaine tache à l’aine. À l’intérieur de sa cuisse gauche, tout en haut…

Elle écarta les jambes, pointa son doigt sur l’intérieur de sa cuisse. Joséphine regarda ce doigt qui signalait l’intimité retrouvée entre mari et femme, entre amant et amante. Ce doigt la rappelait à l’ordre, disait tu n’es qu’une intruse, qu’est-ce que tu crois ?

— Je lui ai dit d’aller voir un dermato, j’ai insisté mais il n’a pas voulu m’écouter. Il prétend qu’il l’a toujours eue, qu’il s’est déjà fait examiner et que ce n’est rien…

Joséphine n’entendait plus. Elle luttait pour rester droite, muette, alors qu’elle avait envie de se tordre et de hurler. Ils avaient dormi ensemble. Philippe et Iris, dans les bras l’un de l’autre. Sa bouche sur sa bouche, sa bouche dans sa bouche, leurs corps emmêlés, les draps défaits, les mots qu’on murmure, étourdis de plaisir, les lourds cheveux noirs répandus sur l’oreiller, Iris qui gémit, Philippe qui… Les images défilaient. Elle porta la main à sa bouche pour arrêter sa plainte.

— Ça va pas, Jo ?

— Non. C’est juste que tu parles d’une manière si…

— Si quoi, Jo ?

— Comme s’il avait vraiment…

— Mais non ! Je me fais du souci, c’est tout. Si ça se trouve, c’est lui qui a raison et il n’a rien du tout ! Je n’aurais jamais dû te raconter ça, j’avais oublié à quel point tu étais sensible ! Ma petite chérie…

Il ne faut surtout pas qu’elle se mette à pleurer, s’énerva Iris. Tous mes effets seraient ruinés ! Il m’a fallu trois tentatives pour avoir la bonne table, insister, supplier, faire une longue enquête pour être sûre que Bérengère et Nadia seraient là, aujourd’hui, juste derrière cette plante verte, l’oreille tendue, les sens aiguisés afin de ne rien perdre de notre conversation, et de pouvoir la rapporter comme un tam-tam de brousse affolé. Des jours d’efforts méticuleux pour tout ordonner et elle va saboter mon plan en pleurant !

Elle déplaça son fauteuil, prit sa sœur dans ses bras et la berça.

— Là… Là…, chuchota-t-elle. Doucement, Jo, doucement. Je me fais sûrement du souci pour rien…

Ainsi j’avais raison, il y a quelque chose entre eux. Un sentiment naissant, un trouble, une attirance. Rien de charnel sinon elle ne serait pas venue à ce déjeuner. Elle est trop honnête, elle ne sait pas mentir, pas tricher. Elle n’aurait pas pu soutenir mon regard. Mais elle est amoureuse, j’en suis sûre. Je tiens ma preuve. Mais lui ? L’aime-t-il ? Elle a du charme, c’est incontestable. Elle est même devenue jolie. Elle a appris à s’habiller, à se coiffer, à se maquiller. Elle a maigri. Elle a un petit air suranné attachant. Il va falloir que je me méfie. Ma petite sœur, si malhabile, si godiche ! Il ne faudrait jamais qu’elles grandissent, les petites sœurs.

Joséphine se reprit, se dégagea de l’étreinte d’Iris et s’excusa :

— Je suis désolée… Excuse-moi.

Elle ne savait plus quoi dire. Excuse-moi d’être tombée amoureuse de ton mari. Excuse-moi de l’avoir embrassé. Excuse-moi d’avoir toujours de pauvres rêves de midinette. La midinette en moi est une mauvaise herbe aux racines profondes.

— T’excuser ? Mais de quoi, ma chérie ?

— Oh, Iris !…, commença Joséphine en se tordant les mains.

Elle allait tout lui raconter.

— Iris, dit-elle en prenant une grande aspiration… Il faut que je te dise…

— Joséphine ! Je croyais qu’on avait tourné la page ?

— Oui mais…

Les deux sœurs s’attardèrent dans le regard l’une de l’autre, l’une prête à déposer son secret, l’autre répugnant à le recevoir, chacune avertie du danger tapi sous les mots. Une lourde porte se fermerait. Une porte blindée. Elles attendaient, hésitantes, un signal qui rendrait la confidence possible ou impossible, utile ou superflue. Si je lui parle, se disait Joséphine, je ne la vois plus. Je le choisis, lui. Lui, qui est retourné avec elle… Si je parle, je les perds tous les deux. Je perds un amour, un ami, je perds ma sœur, je perds ma famille, je perds mes souvenirs, je perds mon enfance, je perds même le souvenir du baiser contre la barre du four.

Iris suivait l’hésitation dans les yeux de Joséphine. Si elle me livre son secret, je suis obligée de paraître offensée, de la traiter en ennemie, de l’éloigner. C’est la rupture. On se sépare. Je lui laisse le champ libre. Elle est libre de le revoir. Il ne faut pas qu’elle parle, il ne le faut pas !

Elle rompit brusquement le silence :

— Je vais te faire une confidence, Jo : je suis si heureuse d’être revenue dans la vie que rien, tu m’entends bien, rien ne pourra gâcher mon plaisir. Alors tournons la page, veux-tu, mais tournons-la vraiment…

Oui, se dit Joséphine. Que faire d’autre ? Que s’était-il passé d’autre ? Des pressions de la main, des yeux qui se mélangent, une voix qui se casse, un sourire qui prolonge celui de l’autre, un bout de peau qu’on caresse sous la manche d’un manteau. Piteux indices d’une passion évaporée.

— Et toi, tu as repris ta thèse ? Quel sujet as-tu choisi pour ton HDR ? Je veux tout savoir… C’est vrai, je parle, je parle et toi, tu ne dis rien ! Ça va changer, tout ça Jo, ça va changer. Parce que j’ai pris des résolutions, tu sais, dont celle de m’intéresser vraiment aux autres, de sortir de mon nombril… Dis, tu trouves que j’ai vieilli ?

Joséphine n’entendait plus. Elle regardait son amour s’enfuir à tire-d’aile entre les seins des statues et les palmiers en éventail. Elle eut un sourire de vaincue. Elle ne parlerait pas. Elle ne reverrait plus Philippe.

Elle ne goûterait plus jamais au baiser à l’armagnac.

Et d’ailleurs n’en avait-elle pas fait la promesse aux étoiles ?

Joséphine décida de marcher. Remonta la rue Saint-Honoré, soupira de bonheur devant la beauté parfaite de la place Vendôme, parcourut la rue de Rivoli et ses arcades, longea les quais de la Seine, tourna le dos aux chars ailés du pont Alexandre-III pour gagner le Trocadéro.

Elle avait besoin de reprendre consistance. La présence d’Iris l’avait suffoquée. Comme si sa sœur avait absorbé tout l’air du restaurant. Face à Iris, elle s’asphyxiait. « Assez ! gronda-t-elle en frappant du pied le coin d’un pavé. Je me compare à elle et je m’anéantis. Je m’aventure sur son terrain, celui de la beauté, de l’aisance, du dernier potin parisien, du manteau élégant, de l’extension du cheveu, de l’anéantissement de la ride et je ne peux pas lutter. Mais si je l’attirais de mon côté, si je lui parlais de l’intime, de l’invisible, du regard posé sur l’autre, de l’amour qu’on verse, des émotions qui submergent, de la vanité des apparences, de la force qu’il faut déployer pour savoir qui on est, peut-être alors arriverais-je à me grandir un peu au lieu de me ratatiner comme une chaussette. »

Elle regarda le ciel, aperçut le dessin d’un œil dans le pli d’un nuage. Lui trouva une certaine ressemblance avec le regard de Philippe. « Tu m’as vite oubliée », lança-t-elle au nuage qui se décomposa et se recomposa, effaçant l’œil. « L’amour, un peu de miel qu’on cueille sur des ronces », chantaient les troubadours à la cour d’Aliénor. Je bouffe les ronces maintenant. À pleines dents. C’est de ma faute : je l’ai renvoyé et il est retourné, docile, vers Iris. Il n’aura pas attendu longtemps. La colère la submergea. Elle reprit espoir : elle se rebellait !

Elle traversa le parc en se voûtant d’instinct. Elle ne pouvait s’en empêcher. Madame Berthier avait été retrouvée un peu plus loin…

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