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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Tu crois vraiment ce que tu dis ? demanda Christine.

– C’est un fantasme, nous sommes des communistes, nous nous sommes battus contre les nazis et les fascistes, ce sont les Russes qui ont libéré les camps, c’est facile d’échafauder des complots machiavéliques. J’ai entendu dire aussi qu’on poursuivait les Tchèques qui s’étaient engagés dans les Brigades internationales. Même si la plupart de ceux qui ont été exécutés sont partis combattre en Espagne, pourquoi leur en voudrait-on pour cela ? C’est une fable !

– Toi, tu as de la chance, tu n’es pas allé en Espagne. Cela fait beaucoup de coïncidences, tu ne trouves pas ?

– Tu ne devrais pas tenir de tels propos, heureusement, nous sommes entre nous. D’autres pourraient mal les interpréter. Je te le jure, Christine, ce n’est rien d’autre qu’un hasard.

Tereza se leva, il était tard, elle devait rentrer, préparer ses cours du lendemain. Elle refusa que Joseph la raccompagne en voiture, avec le train, c’était assez rapide. Elle les invita à venir déjeuner chez elle, pas le prochain dimanche, elle était prise, mais le suivant, maintenant elle était correctement installée, elle pouvait les recevoir, il faudrait se serrer, elle y tenait. Elle préparerait des côtelettes et des saucisses grillées.

– Si tu me prends par les sentiments, ce sera avec plaisir. Va pour dimanche en quinze.

Après son départ, Joseph fit remarquer que Tereza avait surmonté cette épreuve avec beaucoup de courage et de dignité, elle avait réagi avec une force de caractère qu’on ne lui supposait pas, sans jamais se plaindre. Il lui trouvait même un air épanoui, plus qu’avant.

– Méfie-toi des apparences, Joseph, ce sont souvent les personnes les plus tristes qui ont les plus beaux sourires.

Fin 53, Christine en termina avec Phèdre, elle y avait consacré six années, avec de longues interruptions qui lui avaient été salutaires. En vérité, elle conservait une frustration, un sentiment amer et désagréable de ne pas avoir achevé le travail, la conviction qu’elle n’arriverait jamais à faire mieux, peut-être aussi la découverte de ses limites, elle ne savait si elle devait poursuivre, et combien d’années, ou tout jeter à la poubelle, Joseph l’encourageait à passer à autre chose, elle butait sans cesse sur les mêmes passages, les mêmes problèmes sans solution, il lui disait d’être positive, de s’accrocher au sens, pas à la musicalité, elle n’obtiendrait jamais les deux.

George Frejka la sortit définitivement de cette impasse. Il montait La Tempête, elle jouait Iris et lui servait d’assistante. Il demanda à lire la dernière version. Le lendemain, il la félicita avec sincérité, la meilleure adaptation jamais réalisée en tchèque, il en lut aussitôt des passages aux autres comédiens, attirant leur attention sur la finesse de la traduction et son habileté à retrouver le rythme du texte original. Avant qu’elle ait pu le remercier, il conclut : « On va la monter ta pièce, ce sera notre prochain spectacle. »

Il s’arrangea avec la direction du théâtre qui planifiait la programmation et exigeait des textes un réalisme socialiste qui participe à l’éducation des masses et à l’édification de l’économie ouvrière. Il présenta Phèdre comme une pièce marxiste-léniniste montrant les ravages des sentiments individuels au détriment de l’action collective et les dérèglements antisociaux auxquels peuvent aboutir les passions humaines.

George hésita avant de prévenir Christine qu’elle ne pourrait pas jouer Phèdre, elle n’avait plus l’âge, il s’attendait à une réaction violente, elle fut d’accord avec lui, elle s’y était résignée depuis longtemps, il pensait lui confier le rôle d’Ismène, elle réussit à obtenir celui d’Œnone, autrement plus important. La pièce fut un triomphe, reçut des critiques enthousiastes et dépassa les deux cents représentations, Christine fut obligée de repartir en tournée, elle adorait cela. Ce succès la troubla ; personne n’avait remarqué la faiblesse de son adaptation (et son imposture, pensait-elle), ni à quel point elle était loin de Racine, cela ne la découragea pas, elle se lança dans Bérénice.

Un soir, Christine remarqua qu’Helena s’était emparée de la brosse et qu'elle se lissait interminablement les cheveux. Christine se mit en colère et la lui arracha des mains.

Saint-Étienne, 17 septembre 1956

Ma chérie,

J’ai une horrible nouvelle à t’annoncer. Daniel est décédé, il y a vingt-neuf jours maintenant. Le choc a été à la mesure de la surprise, il paraissait si fort, jamais malade, jamais fatigué, avec ma hanche douloureuse je peinais à le suivre. J’ai essayé si longtemps de ne pas l’importuner avec mes maux, il me donnait de son énergie, je m’étais faite à cette idée que je partirais avant lui, je me suis évanouie en le découvrant sans vie dans son bureau, je ne peux toujours pas le croire, me répétant à chaque instant que c’est un mauvais rêve, je crois entendre ses pas dans le couloir et espère un miracle, qu’il apparaisse, jovial et décidé, mais c’est un silence de cimetière qui m’entoure, et seule dans cette maison si grande, si vide, j’attends avec impatience le moment de le retrouver.

Je repense à ces jours bénis où tu étais là avec Helena, quelle joie tu nous as donnée, je ne te remercierai jamais assez, ce fut une telle satisfaction que vous fassiez la paix après ces années perdues et vous découvriez enfin. Je le revois encore jouant au cheval avec elle sur le dos, il y a si longtemps que je ne l’avais pas vu rire, il aurait été tellement heureux de connaître Martin, il m’en parlait souvent, quelle tristesse qu’il n’ait pu l’embrasser. C’est un beau garçon que tu as, et, moi aussi, j’aurais eu un grand bonheur à le voir et à le serrer contre moi, mais je ne veux plus me plaindre, il avait horreur de cela.

Le docteur Charron me pousse à me faire opérer de la hanche par un chirurgien à Paris ; aujourd’hui, me répète-t-il, ce ne serait qu’une formalité, je n’en suis pas convaincue, il me faudrait surtout du courage et je n’en ai aucun, j’ai du mal à me déplacer, je ne sors plus qu’avec peine dans le jardin ou peut-être est-ce cette immense fatigue qui m’enveloppe et me pousse à ne plus bouger. J’ai décidé de rester ainsi et préfère demeurer coincée dans mon salon que dans un fauteuil d’invalide.

Je regarde vos photographies et j’ai l’impression que vous êtes tout à côté.

Envoie-moi de tes bonnes nouvelles, ma chérie, d’Helena et de Martin aussi. T’avoir écrit a éloigné la douleur de mon cœur, je vous embrasse tous tendrement.

Madeleine, ta mère qui t’aime tant.

Cette lettre arriva à une période où Christine ne jouait pas, elle devait commencer à répéter. Le Cercle de craie caucasien début décembre. Elle hésita à partir, affirma que sa mère n’avait pas besoin d’elle mais d’une garde-malade. Elle ne supportait pas ses jérémiades et ses reproches voilés. Cinq minutes après, elle la plaignait d’être si seule et se reprochait son ingratitude. Joseph l’encouragea à aller passer quelques semaines en France pour lui présenter Martin. Christine aurait voulu emmener Helena aussi mais elle aurait dû manquer l’école pendant un mois. Tereza promit de s’occuper d’eux.

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