Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
— « Mais », dit-elle. « Pat’ a peut-être raison ? Si nous ne pouvons rien, nous, l’Angleterre… »
— « Tout ce qu’elle peut, votre Angleterre, c’est retarder l’heure — et encore ! »
Le Pilote discernait-il, en elle, une résistance inaccoutumée ? Il accentua sa rudesse :
— « D’ailleurs, la question n’est pas là ! L’important n’est pas d’empêcher la guerre ! »
Elle se releva à demi :
— « Alors, pourquoi ne le leur as-tu pas dit ? »
— « Parce que, pour l’instant, ça ne regarde personne, petite fille ! Et parce que, aujourd’hui, pratiquement, il faut faire comme si ! »
Elle se tut. Elle se sentait blessée, ce soir, blessée plus qu’elle ne l’avait jamais été par lui, au plus profond ; et en révolte contre lui, sans savoir pourquoi. Elle se souvint d’un jour, au début de leur liaison, où il avait déclaré, très vite, avec une secousse de l’épaule : « L’amour ? Pour nous, aucune importance ! »
« Qu’est-ce qui a de l’importance pour lui ? », se demanda-t-elle. « Rien ! Rien — sauf la Révolution ! » Et, pour la première fois, elle pensa : « … la Révolution, son idée fixe… Il a fait bon marché de tout le reste !… De moi ! de ma vie de femme !… Rien n’a d’importance pour lui ! même pas d’être ce qu’il est : autre chose qu’un homme !… » Et c’était la première fois que, au lieu de : « plus et mieux qu’un homme » elle pensait : « autre chose qu’un homme… »
Meynestrel poursuivait, sur un ton sarcastique :
— « Guerre à la guerre, petite fille ! Laisse-les faire ! Manifestations, soulèvements, grèves, tout ce qu’ils voudront ! En avant, la fanfare ! En avant, les trompettes ! Qu’ils ébranlent, s’ils peuvent, les murailles de Jéricho ! »
Il se détacha brusquement d’elle, pivota sur les talons, et articula, entre ses dents :
— « Mais les murailles, ça n’est pas leurs trompettes qui les foutront par terre, petite fille : c’est nos bombes ! »
Et, tandis qu’il regagnait leur chambre en boitillant, elle perçut ce petit rire essoufflé qui lui glaçait toujours le cœur.
Elle demeura longtemps accoudée, sans un geste, plongeant son regard dans la nuit.
Le long du quai désert, l’Arve clapotait faiblement contre les roches. Une à une, les dernières lumières s’éteignirent aux maisons du rivage.
Elle ne bougeait pas. À quoi songeait-elle ? — « À rien », eût-elle répondu. Deux larmes, qui s’étaient formées au bord de ses paupières, restaient suspendues entre les cils.
XIII
Le chauffeur avait traversé l’esplanade des Invalides, et pris la rue de l’Université. L’auto filait, sans bruit. Mais, par ce torride après-midi de dimanche, ce quartier était si désert, si lourdement assoupi, que le crissement soyeux des roues sur l’asphalte sec, le timide coup de trompe au croisement des rues, prenaient le caractère d’une indiscrétion, d’une inconvenance.
Dès que la voiture eut franchi la rue du Bac, Anne de Battaincourt attira contre elle le pékinois blond qui dormait, roulé en boule sur la banquette, et, se penchant, elle toucha du bout de son ombrelle le dos du mulâtre, impassible sur le siège, dans son cache-poussière blanc :
— « Arrêtez là, Jo… J’irai à pied. »
L’auto vint se ranger au bord du trottoir, et Jo ouvrit la portière. Sous la visière, ses prunelles, plus luisantes que le cuir verni, glissaient de droite et de gauche comme les yeux articulés d’une poupée.
Anne hésita. Était-elle sûre, tout à l’heure, de trouver un taxi, dans ce quartier mort ? Comme Antoine avait eu tort de ne pas suivre son conseil, de n’être pas venu, après le décès de son père, s’installer près du Bois !… Elle prit le chien sous son bras et sauta légèrement à terre. Le désir d’être libre l’emporta :
— « Je n’ai plus besoin de vous ce soir, Jo… Rentrez… »
Même à l’ombre, le sol chauffait les semelles. Aucun souffle dans l’air. Par-dessus les toits, une buée immobile cachait le ciel. Les yeux plissés par la réverbération, Anne longeait des façades inanimées, des portes cochères de maison d’arrêt. Fellow, paresseusement, trottait sur ses talons. Pas un être vivant ; pas même une de ces fillettes à nattes, aux mollets trop grêles, qu’on voit, par les beaux dimanches, sautiller, solitaires, sur le trottoir de leur prison, et qu’Anne avait brusquement envie d’adopter trois semaines, pour les emmener à Deauville, les gaver de brioches et de grand air. Personne. Les concierges eux-mêmes, chiens de garde endormis dans leurs niches, retardaient jusqu’au crépuscule le moment de venir savourer un peu de fraîcheur, à califourchon devant leur porte. Ce dimanche 19 juillet, le peuple de Paris, fatigué par une semaine de fête démocratique, semblait avoir en masse abandonné sa capitale.
L’immeuble Thibault se voyait de loin. Des échafaudages couronnaient encore la toiture. La vieille façade, zébrée de raccords de céruse, n’attendait plus, pour rajeunir, qu’un coup de badigeon. Des palissades, bariolées d’affiches, masquaient le rez-de-chaussée, et rétrécissaient à cet endroit le trottoir.
Relevant et serrant contre elle les volants de sa robe de foulard, Anne, suivie du chien, se faufila entre les sacs, les madriers, les tas de gravats, qui encombraient l’entrée. Sous la voûte, régnaient une odeur de cave et une humidité de plâtre frais qui saisissait à la nuque, comme le contact d’une éponge glacée. Fellow leva sa petite truffe noire, et s’arrêta pour renifler ces odeurs insolites. Anne sourit, souleva d’une main la petite boule de soie tiède, et la garda contre sa poitrine.
Dès qu’on franchissait la porte vitrée du vestibule, les travaux intérieurs semblaient terminés. Un chemin de tapis rouge, qui n’était pas posé lors de la dernière visite d’Anne, menait jusqu’à l’ascenseur.
Au palier du second, elle s’arrêta, et par habitude, bien qu’elle sût qu’Antoine était absent, elle se donna un coup de houppette, avant de sonner.
La porte s’ouvrit, comme à regret : Léon hésitait à se montrer en petite tenue, dans son gilet rayé. Son visage allongé et glabre, couronné d’un duvet de poussin, avait cet air impersonnel, à la fois godiche et rusé — sourcils arqués, lippe molle, paupières basses, et nez tombant — qui était devenu chez lui un réflexe de défense. Il jeta sur Anne, sur son chapeau à fleurs, sur sa toilette mauve, un regard oblique, rapide, enveloppant comme un coup de filet ; puis il s’effaça pour la laisser entrer.
— « Le docteur n’est pas là… »
— « Je sais », dit-elle, en posant le chien sur le sol.
— « Il doit être encore en bas, avec ces messieurs… »
Anne se mordit la lèvre. Antoine, en la conduisant à la gare, mardi, lorsqu’elle était partie pour Berck, lui avait annoncé qu’il s’absenterait tout l’après-midi du dimanche, pour une consultation hors de Paris. Depuis six mois que durait leur liaison, elle découvrait ainsi, de temps à autre, de petites cachotteries, qui créaient autour d’Antoine une zone de protection infranchissable.
— « Ne vous dérangez pas », dit-elle, en tendant son ombrelle. « Je viens pour écrire un mot, que vous remettrez au docteur. »
Et, passant devant le domestique, elle s’élança sur la moquette beige, uniforme et moelleuse, qui tapissait maintenant l’ancien appartement de M. Thibault. Sans hésiter, le pékinois s’était arrêté devant le cabinet d’Antoine. Anne entra, fit passer le chien, et ferma la porte derrière elle.