Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #2
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304332
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome II [La Mort du père — L'Eté 1914]». Краткое содержание книги:
Après l'interminable agonie de leur père, Jacques, bouleversé, découvre que l'homme qu'il croyait dur et sans tendresse aimait ses fils. Dans cette famille en deuil, l'Histoire fait soudain irruption lorsque se profile le spectre de la guerre après l'attentat de Sarajevo. Devenu socialiste aux côtés de Jaurès, Jacques tente en vain de convaincre son frère de l'imminence du conflit et de ses répercussions dramatiques…
Meynestrel, interpellé, leva la tête. Le regard aigu qu’il pointa sur Mithœrg, puis sur Jacques, alla se perdre dans la direction du lit où Alfreda était restée assise, entre Richardley et Paterson.
— « Ah, Pilote », s’écria Jacques, « si nous réussissons, cette fois, quel incroyable accroissement de force pour l’Internationale ! »
— « Bien entendu ! » fit Meynestrel.
Un éclair d’ironie, si fugace qu’il fallait, pour le saisir, les yeux avertis d’Alfreda, effleura le coin de ses lèvres.
Devant les révélations d’Hosmer, devant les fortes présomptions qui permettaient de supposer que l’Allemagne appuyait les visées autrichiennes, il s’était dit aussitôt : « La voilà leur guerre ! Soixante-dix chances sur cent… Et nous ne sommes pas prêts… Impossible d’espérer prendre le pouvoir ; en aucun pays d’Europe. Alors ?… » Immédiatement, son parti avait été pris : « Sur la tactique à suivre, pas le moindre doute : jouer à plein sur le pacifisme populaire. C’est actuellement notre meilleur moyen de prise sur les masses. Guerre à la guerre ! Si elle éclate, il faut que le plus grand nombre possible de soldats partent avec cette conviction, bien ancrée, que la guerre est déchaînée par le capital, contre la volonté, contre les intérêts des prolétaires ; qu’on les jette, malgré eux, dans une lutte fratricide, pour des fins criminelles. Cette semence-là, quoi qu’il advienne, ne sera pas perdue… Excellent truc, pour introduire dans l’impérialisme le germe qui le détruira ! Excellente occasion, aussi, de tenir à vue nos officiels, et de les compromettre tout à fait aux yeux des pouvoirs, en les forçant à s’engager à fond… Donc, allez-y, mes petits ! Embouchez tous la trompette du pacifisme !… Vous ne demandez que ça, d’ailleurs. Il n’y a qu’à vous laisser courir… » Il souriait, intérieurement : il imaginait par avance les embrassades généreuses des pacifistes et des socialisants de tous poils ; il croyait déjà entendre le trémolo des ténors de tribunes officielles… « Quant à nous… », se dit-il. « Quant à moi… » Il n’acheva pas sa pensée. Il se réservait d’y revenir.
À mi-voix, il murmura :
— « C’est à voir. »
Il croisa le regard insistant d’Alfreda, et s’aperçut que tous se taisaient, tournés vers lui, attendant qu’il prît enfin la parole. Machinalement, il répéta, à voix haute :
— « C’est à voir. »
Il ramena nerveusement sa jambe sous sa chaise, et toussota :
— « Je n’ai rien à dire de plus… Je pense comme Hosmer… Je pense comme Thibault, comme Mithœrg, comme vous tous… »
Il passa la main sur son front moite, et, d’un mouvement imprévu, se mit debout.
Dans cette pièce basse, encombrée de sièges, il paraissait plus grand. Il fit quelques pas au hasard, tournant en rond dans l’étroit espace libre entre la table, le lit, les jambes des assistants. Le coup d’œil, dont il frôlait chacun de ceux qui étaient là, semblait ne s’adresser personnellement à aucun d’eux.
Après une minute d’allées et venues, de silence, il s’arrêta. Sa pensée parut revenir de très loin. Tous étaient persuadés qu’il allait se rasseoir, développer un plan d’action, se lancer dans une de ces improvisations impératives, un peu sibyllines, auxquelles il les avait accoutumés. Mais il se contenta de murmurer, une fois encore :
— « C’est à voir… » Et, les yeux à terre, il sourit, avant d’ajouter, très vite : « Tout ça, d’ailleurs, rapproche du but. »
Puis il se faufila derrière la table, gagna la fenêtre, et, d’un coup, poussa les deux persiennes, qui s’ouvrirent sur la nuit. Alors, il pencha légèrement la tête, et changeant de ton, lança par-dessus l’épaule :
— « Si tu nous donnais quelque chose de frais à boire, petite fille ? »
Alfreda, docile, disparut dans la cuisine.
Il y eut quelques secondes de gêne.
Paterson et Richardley, restés sur le lit, causaient à voix basse.
Au milieu de la chambre, sous le plafonnier, les deux Autrichiens, debout, discutaient, en leur langue. Bœhm avait tiré de sa poche une moitié de cigare, qu’il rallumait ; sa lèvre inférieure, saillante, colorée, humide, donnait à son visage plat une expression de bonté, mais aussi de sensualité un peu vulgaire, qui le faisait très différent des autres.
Meynestrel, debout, appuyé des deux mains à la table, relisait la lettre d’Hosmer, posée devant lui, sous la lampe. La lumière qui s’épandait par le haut de l’abat-jour l’éclairait crûment : sa barbe courte paraissait plus noire, son teint, plus blanc ; le front était plissé ; les paupières voilaient presque entièrement les prunelles.
Jacques lui toucha le coude :
— « La voilà peut-être enfin, Pilote, et plus tôt que vous ne pensiez, la prise sur les choses ! »
Meynestrel hocha la tête. Sans regarder Jacques, sans se départir de son impassibilité, il accorda, sur un ton mat, dépourvu de toute nuance :
— « Bien entendu. »
Puis il se tut, et poursuivit sa lecture.
Une pensée pénible traversa l’esprit de Jacques : il lui semblait que quelque chose était changé, ce soir, non seulement dans l’expression du Pilote, mais dans son attitude à lui.
Ce fut Bœhm — il avait son train à prendre, le lendemain, de bonne heure, — qui donna le signal du départ.
Tous le suivirent, confusément soulagés. Meynestrel descendit avec eux pour leur ouvrir la porte de la rue.
XII
Alfreda, penchée sur la rampe, attendit que les voix ne fussent plus distinctes. Alors, elle revint dans l’appartement, et voulut commencer à mettre un peu d’ordre. Mais son cœur pesait lourd… Elle se réfugia dans la cuisine, qui était obscure, vint s’accouder à la croisée, et demeura immobile, les yeux démesurément ouverts dans le noir.
— « Tu rêves, petite fille ? »
La main de Meynestrel, brûlante et rêche, lui caressait l’épaule. Elle frissonna ; et, dans un souffle, avec une voix d’enfant, elle demanda soudain :
— « Tu crois vraiment, toi, que c’est la guerre ? »
Il rit. Elle sentit chanceler ses espérances.
— « Mais nous… »
— « Nous ? Nous ne sommes pas prêts ! »
— « Pas prêts ? » Elle se méprit, car elle ne pensait plus, ce soir, qu’à lutter contre la guerre : « Tu crois vraiment, toi, qu’il n’y a pas moyen d’empêcher… »
Il coupa :
— « Non ! Bien entendu ! » L’idée, que le prolétariat actuel pourrait faire obstacle aux forces de guerre, lui semblait absurde.
Elle devina, dans l’ombre, le sourire, l’éclair des yeux ; et, de nouveau, un frisson la secoua. Ils restèrent quelques secondes l’un contre l’autre, silencieux.