Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
À la Halde, l’ancien PDG ne perd pas ses bonnes habitudes. Des locaux fastueux rue Saint-Georges, dans le IXe arrondissement de Paris, 2000 mètres carrés, pour un loyer exorbitant de près de 2 millions d’euros par an. Un budget de communication faramineux de 6,2 millions d’euros en quelques années ; des subventions accordées à des associations antiracistes pour un montant de 3 millions d’euros. La Cour des comptes n’en est pas encore revenue. Mais c’est la méthode Schweitzer qui soigne toujours son meilleur profil médiatique. Difficile de trouver un article hostile, dans la presse de gauche comme dans celle de droite. Loulou est œcuménique ; Loulou aime les journalistes. Il sait leur parler. Il a tout pour leur plaire : grand bourgeois resté simple ; descendant du grand Albert Schweitzer, fier surtout de son cousinage avec Jean-Paul Sartre, alors qu’il est avant tout le fils de Pierre-Paul Schweitzer, qui fut président du FMI entre 1963 et 1973 ; devenu soudain riche comme Crésus, et pingre, comme le contera un faux frère de la caste, Martin Hirsch, dans un récit savoureux 1, mais homme de gauche, grande âme antiraciste, qui ne prononce pas le mot Arabe ou Noir de peur de choquer, blesser, discriminer.
À la Halde, son salaire – un pourboire de 6 700 € par mois – s’ajoute à ses autres revenus. Sa rémunération comprend pourtant alors sa retraite, et ses postes d’administrateurs de Volvo, BNP Paribas, EDF, L’Oréal, Philips. Rien que pour la présidence non exécutive d’AstraZeneca, il gagne 1 million de livres sterling par an. Son salaire de la Halde, c’est de l’argent de poche, mais, pour Loulou, il n’y a pas de petits profits.
Schweitzer s’affirme « très imbibé de culture protestante ». On sait que, contrairement au catholicisme, le protestantisme affirme que la réussite sociale prouve que l’individu a été touché par la grâce divine. Si l’on en croit ses émoluments pharaoniques, Dieu aime Loulou.
Ce grand patron de gauche fut le chaînon manquant entre Pierre Dreyfus et Carlos Ghosn ; entre le haut fonctionnaire colbertiste et industrialiste de Renault, champion national, vitrine sociale et forteresse ouvrière de l’ère gaullo-pompidolienne, et le cost-killer cosmopolite, « patricien de la multinationalité et citoyen du monde », de Renault mondialisée, délocalisée, financiarisée. Schweitzer appartient aux deux mondes ; il trahit l’héritage de Dreyfus pour se vendre à l’univers de Ghosn. Très cher. Et il le fait en toute bonne conscience puisqu’il « s’adapte au nouveau cours » ; il « sauve Renault » ; il se rapproche des marchés de consommation émergents ; il permet à une classe moyenne de naître et de s’enrichir dans les pays autrefois miséreux ; il est respectueux de la diversité. Il est membre à part entière de ces « élites sans patrie qui ont fait allégeance à la mondialisation économique et à leur propre prospérité plutôt qu’aux intérêts de la nation où elles vivent », selon le mot cruel mais juste de Larry Summers, ancien conseiller cynique de Bill Clinton et de Barack Obama. Ce n’est plus la trahison des clercs, mais la trahison des technocrates devenus oligarques, membres des élites mondialisées. Qu’importe ! Loulou est un homme de bien. Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Juillet 1986
Buren royal
C’est une histoire qui ne pouvait avoir lieu qu’en France. Le pays où la culture fut longtemps un art et une raison de vivre ; le pays qui a forgé un ministère pour elle ; le pays de la querelle des Anciens et des Modernes. À l’origine, on l’a oublié aujourd’hui, les plus brillants, les génies que la postérité retiendra, les Racine et La Fontaine, appartenaient au camp des Anciens, défenseurs de la tradition et des sources antiques de la création, tandis que les Modernes, qui prirent orgueilleusement leur époque (le glorieux siècle de Louis XIV il est vrai) pour horizon indépassable, n’avaient qu’un Charles Perrault à se mettre sous la dent. Mais le XXe siècle avec sa religion révolutionnaire de la « table rase » bouleversa cet équilibre précaire entre conservation et innovation, tradition et transgression, pour écraser les Anciens sous les bombes. En France, l’affaire des « colonnes de Buren » est une date historique : elle marque la défaite définitive des Anciens et la victoire absolue des Modernes.
Au commencement était un parking. Les voitures garées en désordre encombraient l’élégante cour d’honneur du Palais-Royal. Le ministre de la Culture, Jack Lang, souhaitait s’en débarrasser et réaménager l’ensemble édifié avant la Révolution pour le duc d’Orléans. Le socialiste reprenait une très vieille idée d’un de ses prédécesseurs, le gaulliste Maurice Druon, qui avait déclaré le 23 mai 1973 à l’Assemblée nationale : « J’envisage une opération particulière au Palais-Royal pour faire revivre cet ensemble et, à l’instar de ce qui se fait dans certaines villes nouvelles, redonner à notre capitale le sens de la place dans la Cité, la place où l’on marche, le lieu d’échanges où se rencontrent chalands, flâneurs, visiteurs, fonctionnaires, et marchands. »
Pour la cour d’honneur, Jack Lang commanda à Daniel Buren une œuvre qui s’intitulait Les Deux Plateaux. Le ministre socialiste comptait bien achever les travaux avant les élections législatives du 16 mars 1986. Mais, à la suite d’une plainte des riverains du Palais-Royal, une décision de justice les interrompit. À partir de janvier 1986, Le Figaro, dans la grande tradition de la presse française, sonnait la charge contre ce qu’on appela avec un brin de mépris « les colonnes de Buren ». La campagne électorale s’en empara, les politiques s’empoignèrent, l’opinion se passionna. La querelle artistique devint idéologique et politique.
Daniel Buren était un artiste militant. Depuis les années 1960, il se définissait en « provocateur du système idéologique dominant » ; il était l’héritier lointain des pères de l’art abstrait, les Russes Kandinsky et Malevitch, et de la célèbre formule de ce dernier : « Ce que je veux, c’est la négation de ce qui nous précède. »
En passant commande à Buren, Jack Lang montrait qu’il ne craignait pas l’« art subversif ». Il soignait son profil révolutionnaire, le meilleur sous les projecteurs. Lang n’était pas le premier, puisque le fondateur de ce ministère, André Malraux, exaltait déjà cette « logique enragée » qui était « le ferment du siècle », tandis que le président Pompidou avait lui-même imposé en plein cœur du Paris historique un musée d’art moderne ressemblant à une usine désaffectée.
Au ministère de la Culture, régnait, depuis sa création, le complexe Van Gogh. Par peur de rater un génie, les fonctionnaires de la rue de Valois soutiennent n’importe quelle provocation, toute laideur qui se pare des atours de la transgression. Mais là où ses prédécesseurs gaullistes tentaient de compenser le nihilisme de la modernité – et de masquer leurs contradictions – par un attachement au patrimoine, Lang remettait sans complexe la révolution artistique dans sa perspective politique « progressiste ». Avec lui, et en dépit de sa culture classique réelle, le « tout se vaut » démagogique devint principe de gouvernement : le tag fut exalté comme une peinture de Léonard de Vinci ; tout rappeur fut un nouveau Mozart.