Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Quand on lui reprocha d’être récupéré, Buren se défendit en rhétoricien habile : « N’est-ce pas à l’intérieur de l’institution que l’on pose le mieux les questions qui la concernent ? » Quinze ans plus tôt, Maurice Druon avait moqué ceux qui « tendaient à la fois la sébile et le cocktail Molotov ». Ceux-ci ont compris la leçon du père des Rois maudits. Ils ne tendent plus la sébile mais s’emparent de la caisse, pillent à pleines mains, en jetant derrière eux sans se retourner un cocktail Molotov.
La Commission supérieure des monuments historiques avait émis un avis défavorable dès le 14 octobre 1985, mais le ministre n’en eut cure. Après la victoire de la droite aux législatives, et le départ de Jack Lang de la rue de Valois, les opposants à Buren crurent tenir leur revanche. L’Académie des Beaux-Arts votait à l’unanimité la remise en état des lieux. Le sénateur RPR Taittinger et le rédacteur en chef du Figaro Magazine Louis Pauwels proposaient de convoquer un référendum populaire. Buren, méprisant, répondit : « L’art ne peut être plébiscité pour avoir le droit d’exister. » Dialogue de sourds. L’art abstrait a depuis un siècle privilégié l’individualisme pictural, exalté la souveraineté de l’artiste, et contraint le nouveau public à suivre le parcours du créateur davantage que la beauté de son œuvre. Depuis Malevitch et son fameux Carré noir sur fond blanc, la beauté ne s’impose plus naturellement ; elle n’est plus, selon le beau mot de Nicolas Poussin, une « délectation » mais a besoin d’être accompagnée d’explications théoriques. L’art conceptuel cher à Daniel Buren doit incarner une idée avant de susciter une émotion.
Dans les années 1980, Jack Lang a conduit cette révolution à son terme : la coquetterie iconoclaste de Pompidou est devenue religion d’État ; l’art subversif, art officiel ; les adversaires méprisants de l’art pompier du XIXe siècle se transmuent en « pompiers » de leur époque. L’académisme a changé de camp. Le slogan « L’art ne doit pas chercher à plaire » est modifié en « L’art, pour plaire, doit chercher à déplaire ». Le refus de l’esthétique du goût s’est mué en « esthétique du dégoût », selon la formule de Jean Clair. Il faut sans cesse provoquer, déranger, subvertir les esprits. L’art contemporain est pris dans une infinie surenchère de la laideur. Défigurer, c’est figurer.
Ce nihilisme éradicateur traduit en profondeur un refus d’hériter et de poursuivre ; l’hubris folle d’un créateur démiurge qui réinvente l’art dans chaque œuvre ; l’art comme ultime moyen de salir et saccager toute trace du passé. L’art comme quintessence du capitalisme et la « destruction créatrice » chère à Schumpeter. L’art comme fondamentale ligne de fracture entre classes sociales, les classes populaires rejetant un art contemporain qu’elles n’aiment ni ne comprennent, opposées à une microclasse d’« élites mondialisées » qui en ont fait l’étendard de leur nouvelle puissance.
Les tergiversations de François Léotard, successeur de Jack Lang rue de Valois, exaspéraient et échauffaient les esprits. Le Figaro dénonçait « le saccage du Palais-Royal » ; les « poteaux antichars » y étaient brocardés. Le magazine Globe sonna le rappel des partisans de Buren. BHL proposa que les intellectuels se relaient pour assurer la protection du chantier. Dans les grands médias télévisés, ceux-ci dominaient. Le groupe d’initiative pour l’œuvre de Buren reçut le soutien de Jacques Derrida, Pierre Boulez, Georges Duby, et même Lise Toubon, l’épouse très « branchée » du secrétaire général du RPR, tandis que l’association des amis du patrimoine (Claude Lévi-Strauss, Jacques Soustelle, Henry Troyat, Michel Déon) écrivait au président de la République pour protéger la beauté du site.
Le 5 mai 1986, François Léotard, qui avait pourtant jugé quelques jours plus tôt « parfaitement inutile à cet endroit » l’œuvre commandée, décidait l’achèvement du chantier. Au nom du droit de l’artiste de finir son œuvre. Il reprenait ainsi – sans le savoir ? – l’argument majeur des Modernes qui privilégient la toute-puissance de l’artiste, se moquant du jugement esthétique qu’on peut porter sur son œuvre. Le ministre crut habile, dans un souci de compensation, d’annoncer certaines mesures en faveur de la protection du patrimoine. Il n’avait pas compris que la droite – et tout le camp des conservateurs – avait subi une défaite irrémédiable. Pourtant, ces législatives de 1986 avaient vu éclore, chez certains politiques affiliés au RPR ou à l’UDF, ou même au Front national, souvent élus locaux, une intéressante contestation de la dictature artistique de la gauche et du modernisme abstrait et iconoclaste. Un retour à la beauté et au classicisme. À l’Assemblée nationale, la reculade de Léotard suscita sarcasmes et invectives. Le 28 mai, une dizaine de jeunes gens affublés de masques et de déguisements de zèbres défilèrent devant l’œuvre, saluant la victoire de l’imposture. Sur le chantier, les graffitis se multiplièrent, dénonçant le gaspillage de l’argent public jusqu’aux jeux de mots antisémites sur « Buchenwald ».
L’affaire des colonnes de Buren fut un tournant. Il n’y eut plus que des clones de Jack Lang rue de Valois. Le libéralisme de la droite s’est soumis et rallié à la subversion d’État de la gauche. Quelle que soit la majorité au pouvoir, on ouvre les musées, les galeries et les monuments historiques les plus prestigieux et les plus élégants, comme le château de Versailles, à la laideur et à la vulgarité moderniste, afin de « faire dialoguer les œuvres et les époques ». L’État français se met à la remorque et au service d’un marché de l’art contemporain devenu spéculatif, enrichissant ainsi quelques artistes retors qui savent flatter la vanité de nouveaux riches se donnant l’allure des mécènes éclairés de jadis.
Dans la cour d’honneur du Palais-Royal, les enfants jouent depuis lors au ballon entre des morceaux de béton rayés de taille variée, qui ressemblent à des ruines sans en avoir le charme.
6 décembre 1986
Né quelque part
Son nom résonne encore dans de nombreuses mémoires. Il hante chaque ministre de l’Intérieur dès que des jeunes gens s’ébrouent en foule dans la rue. Il tétanise les hauts gradés de la police. Il inspire leurs consignes de prudence, de retenue jusqu’à la dérobade. Pourtant, son nom ne dit plus rien aux jeunes générations ; et les principaux protagonistes de cette histoire sont morts ou en retraite (Mitterrand, Pandraud, Monory, Chirac, Pasqua, Devaquet). Malik Oussekine fut ce jeune étudiant de l’École supérieure des professions immobilières de 22 ans qui mourut dans la nuit du 5 au 6 décembre 1986 sous un porche d’immeuble de la rue Monsieur-le-Prince à Paris. On ne sut jamais s’il décéda à cause des coups portés par les membres du peloton des voltigeurs ou en raison de son insuffisance rénale. On ne sut jamais pourquoi ce jeune Franco-Algérien qui sortait d’une boîte de jazz fut pris en chasse par les policiers. On ne sut jamais ce qui avait causé leur hargne : leur inexpérience de moniteurs de sport de la préfecture de police, ou le racisme, comme dira la gauche, ou une violente agression de manifestants, comme diront leurs défenseurs.
La presse de gauche l’appela « Malik » ; les chiraquiens furibonds manifestaient en privé moins d’aménité pour « l’Arabe ». Le ministre délégué chargé de la Sécurité, Robert Pandraud, tenta de défendre ses ouailles avec sa truculence coutumière, qui frisait la maladresse : « Si j’avais un fils sous dialyse je l’empêcherais de faire le con dans la nuit. » La gauche se para des atours de la compassion moralisatrice. Le président de la République, François Mitterrand, rendit visite à la famille éplorée. SOS Racisme tonna contre le « crime raciste ». Le ministre des Universités, Alain Devaquet, grand scientifique mais piètre politique, démissionna. Le ministre libéral Alain Madelin expliqua dans Libération qu’aucune réforme ne méritait la mort d’un homme. De grandes manifestations se préparaient en mémoire de Malik. Les syndicats menaçaient d’une grève ouvrière de solidarité. À Matignon, Jacques Chirac avait connu Mai 68 auprès de Georges Pompidou ; il était hanté par ce souvenir, prêt à toutes les compromissions, à tous les renoncements, à toutes les lâchetés, pour ne pas le revivre.