Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Bientôt, ils se battront pour en être, feront une cour assidue à Jean-Jacques Goldman pour qu’il les adoube ; les recalés ou oubliés se plaindront amèrement de cet ostracisme qu’ils ne comprendront pas, terrorisés à l’idée de paraître « réac », souffrant mille morts comme les aristocrates chassés de Versailles et exilés sur leurs terres par Louis XIV !
Coluche se révéla le grand prêtre de cette nouvelle religion française, mêlant l’héritage libertaire et individualiste de la génération 68 et les restes d’une pensée sociale déchristianisée et dénationalisée confinée à la charité auprès des plus démunis, mais venus du monde entier. Sa mort prématurée (quelques mois après celle de Daniel Balavoine) le transformait malgré lui en une sorte de Moïse qui conduit le peuple jusqu’à la « Terre promise », mais est condamné par une malédiction divine à ne pas la fouler.
1.
François Bourin, 2013.
2.
Samuel Ghiles-Meilhac,
Le CRIF. De la Résistance juive à la tentation du lobby
, Robert Laffont, 2011.
3.
Éditions Flammarion.
4.
Gallimard, 1990.
5.
Éditions Grasset.
6.
Adieu les rebelles !
, Flammarion.
7.
Indochine, « Troisième sexe », extrait de l’album 3, 1985.
8.
Salvator, 2011.
9.
Éditions Galilée.
10.
Jean-Jacques Goldman, « Les Restos du cœur », 1986.
1986
Mai 1986
Louis Schweitzer ou la nouvelle trahison des clercs
C’était une belle journée de printemps de l’année 1986. Un homme à la mise stricte traverse la rue d’un grand pas vif, entre dans une librairie du VIIe arrondissement, fonce tête baissée vers le rayon automobile, s’empare du guide Marabout : Tout savoir sur votre automobile et comment la réparer. Il l’achète et l’apprend en quelques instants. Louis Schweitzer s’apprête à entrer chez Renault ; et bachote à sa manière d’éternel étudiant doué. Le directeur de cabinet du Premier ministre Laurent Fabius sait qu’il vit ses dernières semaines sous les ors de l’hôtel Matignon. Les élections législatives ne s’annoncent pas sous les meilleurs auspices. Comme tous les hiérarques roses, Schweitzer prépare ses arrières. Il a jeté son dévolu sur Renault.
Pourquoi Renault ? Plus tard, il racontera sans rire à des journalistes énamourés et crédules qu’il avait conservé depuis sa prime enfance une passion pour les autos, qu’il connaissait alors tous les modèles par cœur, et dessinait des bolides sur ses cahiers d’écolier. Cette passion originale chez un petit garçon se réveilla lorsque Laurent Fabius dut nommer un successeur à Bernard Hanon à la tête de la Régie. Schweitzer lui suggéra Georges Besse : en échange, le nouveau patron de Renault s’engageait à le prendre dans ses bagages. Le directeur de cabinet n’avait pas envie de retourner à l’inspection des Finances : dans le jargon de la haute fonction publique, on dit qu’il voulait pantoufler. Un parmi tant d’autres.
À l’époque, ce transfert des technocrates vers l’industrie n’a rien de surprenant. Dans le monde colbertiste hérité du général de Gaulle, l’industrie est une annexe de l’État. Les revenus des hauts fonctionnaires du « public » sont alors du même ordre que ceux des dirigeants du « privé ». Cela est particulièrement vrai pour la « Régie », nationalisée à la Libération pour punir son fondateur Louis Renault de sa « collaboration économique », et devenue à la fois la quintessence du dirigisme de l’État gaulliste et sa vitrine sociale.
Schweitzer ne connaît rien à l’automobile et rien à l’industrie. Quand Fabius était ministre de l’Industrie, Schweitzer s’est occupé de Chapelle Darblay, de Creusot-Loire, et de Manufrance. Une suite ininterrompue d’échecs, de sauvetages ratés en faillites spectaculaires. Il n’est apparu à personne comme un gestionnaire de haut vol. Besse ne lui attribue d’ailleurs aucune responsabilité. Son destin est suspendu au sort électoral.
Mais Georges Besse est assassiné par Action directe le 17 novembre 1986. Raymond Lévy lui succède le 17 décembre. Ce membre éminent du Corps des mines n’a guère d’affinités avec l’inspecteur des Finances. Mais Mitterrand gagne la présidentielle, et Schweitzer a des amitiés politiques qui s’avéreront fort utiles lorsqu’il s’agira de renégocier avec l’État l’énorme dette de 12 milliards que Renault a accumulée après des années de gabegie. Schweitzer est nommé en 1987 à la direction de la planification et du contrôle de gestion. Il deviendra directeur général adjoint, puis directeur général. Lors des réunions secrètes du comité exécutif, il se heurte violemment à Philippe Gras, le directeur général adjoint chargé des affaires industrielles. Le technocrate contre le technicien ; l’intellectuel contre l’homme de terrain ; le financier contre le producteur ; le grand bourgeois contre le cadre sorti du rang ; E.T. (c’est le surnom dont il fut vite affublé à la Régie) contre un simple Terrien.
Schweitzer en exaspère plus d’un avec ses manières faussement simples et son phrasé doucereux au débit lent, dans une intention pédagogique, qui fait sentir combien il accepte de descendre au niveau de son interlocuteur.
Raymond Lévy résiste autant qu’il peut aux pressions de l’Élysée pour céder son fauteuil à son ambitieux second ; il reçoit le soutien d’Édith Cresson, ministre de l’Industrie, puis Premier ministre, qui voit en Schweitzer cette incarnation honnie de la technostructure arrogante. Mais Cresson doit rapidement baisser pavillon. Et Lévy de passer la main à Schweitzer en mai 1992.
Sa mission est simple : achever la transformation de Renault en « entreprise comme les autres ».
C’est que, depuis 1986, tout a changé. Une révolution est en marche. Personne en France ne l’a voulue ni comprise ni anticipée. Les privatisations, décidées par la droite, ne sont qu’une réplique aux nationalisations de la gauche en 1981. On est dans un jeu de rôle idéologique et historique. La droite chiraquienne joue à Thatcher comme les socialistes mitterrandiens avaient joué à Lénine.
La même démagogie règne à droite et à gauche : en 1981, les socialistes entendaient rendre « au peuple » le fruit de son labeur séculaire ; en 1986, la droite exalte l’actionnariat populaire. Et ça marche ! Les petits porteurs se précipitent en masse pour acheter des parts des prestigieuses Saint-Gobain ou ELF. Ils ont l’impression flatteuse d’acheter un morceau de la puissance nationale, et même de l’Histoire de France, comme s’ils avaient acquis des parts de Versailles ou des Invalides. Ils découvriront qu’à la Bourse les petits porteurs sont synonymes de « caves » qui ne peuvent même pas se rebiffer. Et, comme le corbeau de la fable, ils jureront mais un peu tard qu’on ne les y reprendra plus.
Tout cela n’est qu’esbroufe de communicants. Les deux camps s’empoignent autour du « bilan des nationalisations » et du « livre noir des privatisations. » On se lance de grands mots à la figure, de gros chiffres à multiples zéros. « Le gouvernement de l’argent », « le bradage », « le capitalisme monopolistique d’État des copains et des coquins », en écho aux hurlements des mousquetaires de la droite en 1981 qui avaient dénoncé la spoliation, le collectivisme.
Simagrées de politiciens.
En vérité, dans les deux cas, la main n’a pas changé, elle est toujours à l’État ; le propriétaire officiel change, le pouvoir reste rue de Rivoli. Pour le montrer avec éclat, Edouard Balladur, nouveau ministre des Finances en charge des privatisations, refuse de quitter son somptueux ministère et de s’exiler – pour laisser la place à l’extension du musée du Louvre – dans l’est parisien, dans les locaux modernes et lugubres de Bercy. La sauce balladurienne est libérale, mais le ragoût demeure étatique et national. Cet homme a grandi dans le sérail, auprès de Georges Pompidou ; il est de tradition colbertiste.