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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)

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Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
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Louis Schweitzer a rompu le cordon ombilical qui le reliait encore à ses anciens mentors politiques. L’ancien directeur de cabinet d’un Premier ministre socialiste sera l’un des principaux assassins du candidat socialiste Lionel Jospin à la présidentielle de 2002. Celui-ci perdra en partie à cause de son impuissance à Vilvorde ; il théorisera quelques mois plus tard sa soumission – et avec lui, celle de l’État français et des politiques – face aux nouveaux maîtres du monde par cette phrase restée célèbre : « L’État ne peut pas tout. »

L’ancien technocrate pantouflard à la gestion approximative et dilettante avait gagné ses galons de cost-killer. Il payait, sur le dos des chômeurs de Vilvorde, son ticket d’entrée dans l’élite mondialisée. Un ticket à plusieurs millions d’euros par an ! Il sera glorifié par les médias comme « l’homme qui a sauvé Renault ». La justice belge sera moins élogieuse qui le condamnera à une amende de 10 millions de francs belges pour n’avoir pas respecté la législation sociale de son pays. Mais que vaut la loi d’un petit pays comme la Belgique (ou la France) quand on embrasse le monde de son regard d’extraterrestre ? Les années 2000 seront celles du grand déménagement de Renault. Turquie, Brésil, Maroc. Rien n’est trop beau, rien n’est trop loin. Renault réussit enfin à s’associer à un grand étranger : ce sera le japonais Nissan. L’ancien porte-étendard de l’industrie nationale devient un groupe mondialisé ; l’ancienne vitrine sociale court après le low cost. On se moque de désespérer Billancourt. Loulou se vantera d’avoir inventé la Logan, voiture inspirée des anciennes Trabant de RDA, au confort aussi spartiate qu’est sommaire sa technologie. La voiture connut en effet un grand succès en France et en Europe, alors même que notre génie visionnaire la destinait aux pays émergents, là où il avait installé ses usines. Loulou s’était pris pour un nouveau Ford ; il avait inventé la voiture qui symbolisait le déclin irrémédiable du prolétaire français appauvri par le nouveau cours du monde, et abandonné par ses élites.

À son arrivée à la Régie Renault en 1986, les effectifs en France étaient évalués à 85 962 ; ils avaient déjà beaucoup baissé par rapport à leur étiage de 1980 (104 205) ; mais au départ de Louis Schweitzer en 2005, ils ne sont plus que de 42 953 ; le successeur adoubé par Loulou, Carlos Ghosn, achèvera le travail, et descendra jusqu’à 36 304 ! Renault détient aujourd’hui le record mondial de délocalisations de sa production, ne fabriquant plus en 2012 que 17,5 % de ses automobiles dans son pays d’origine. Renault avait commencé d’abord par automatiser ses usines françaises, les vidant peu à peu de leur personnel ; puis, deuxième étape de son « adaptation à la mondialisation », avait détruit les équipementiers français, en leur préférant des copies de fournisseurs turcs ou polonais, souvent de qualité inférieure, mais bien moins chères. De nombreuses entreprises ont déposé le bilan. Notre ancien haut fonctionnaire laissa sans état d’âme à l’État, et aux organismes de sécurité sociale, le coût de ces démembrements.

En vingt ans, sous la houlette de Louis Schweitzer, Renault a aggravé le chômage en France, accéléré la désindustrialisation de notre pays, et nui à la balance commerciale de la France. Aujourd’hui, un consommateur patriote se doit d’acquérir une Toyota Yaris fabriquée à Valenciennes plutôt qu’une Renault Clio qui vient probablement de Turquie. Les patrons de Peugeot, héritiers de ces deux cents familles dénoncées jadis par la gauche, ont eu plus de scrupules que l’ancien haut fonctionnaire socialiste. Peugeot conserva davantage d’usines en France et en Europe que Renault. Au risque de son bilan. Il se trouvera en 2012 un ministre de l’Industrie socialiste pour le lui reprocher ! Une tradition historique. Comme disait Louis-Philippe désabusé en son exil londonien, après les journées de juin 1848 qui virent le général républicain Cavaignac massacrer les ouvriers révoltés : « La République a de la chance, elle peut tirer sur le peuple. » Les patrons de gauche, transfuges de la haute fonction publique d’État, ont le droit de prendre des « mesures douloureuses » que ne peuvent pas se permettre les héritiers honnis des grandes dynasties patronales françaises.

En 1988, les ouvriers de Peugeot se mirent en grève pour protester contre l’augmentation de salaire que s’était octroyée leur patron, Jacques Calvet. À l’époque, ils trouvaient scandaleux un salaire patronal de 2,2 millions de… francs, qui correspondait à 35 fois le SMIC. Indécent, humiliant, disait-on. À la Régie, au temps de Pierre Dreyfus, on respectait la tradition de la « pyramide inversée » : les bas salaires étaient plus élevés qu’ailleurs ; et les hauts revenus réduits. L’échelle des revenus était contenue entre 1 et 10. Pierre Dreyfus touchait un salaire de haut fonctionnaire (sans doute l’équivalent de 10 000 euros) ; sa voiture de fonction avec chauffeur constituait son principal luxe.

En 1986, quand Schweitzer arriva chez Renault, Georges Besse, puis Raymond Lévy atteignaient le million de… francs par mois. Quand Schweitzer quitta la présidence active de Renault en 2005, son salaire avait dépassé les 2 millions… d’euros. Devenu simple président du conseil d’administration de Renault, un titre presque honorifique, il reçoit encore la somme de 230 000 euros. Avant de quitter ses fonctions de PDG, il avait levé pour 11,9 millions d’euros de stock-options. L’année suivante, en mai 2008, il empochait encore pour 7,7 millions de stock-options. Depuis lors, le conseil d’administration de Renault lui verse une « retraite-chapeau » annuelle de 900 000 euros. Le salaire de son successeur, Carlos Ghosn (qui cumule les casquettes de Renault et Nissan) atteint les 10,9 millions d’euros. C’est 606 fois le salaire d’un employé de Renault à 18 000 euros bruts annuels. Mais c’est 3 785 fois le salaire de 240 euros du smicard marocain de l’usine Dacia de Tanger inaugurée en grande pompe en 2011…

Lorsque les industriels français délocalisent, ils s’en défendent au nom des coûts salariaux ; ils parlent bêtement d’argent. Nos grandes consciences de gauche comme Louis Schweitzer délocalisent au contraire par humanisme. Universalisme. Pour sortir de la misère des millions de Turcs, Marocains, Brésiliens, Chinois, Indiens, etc. Pour préparer l’avenir radieux de millions de consommateurs qui achèteront des voitures Renault… quand les prolétaires français ne le pourront plus. Des génies, des stratèges et des grands humanistes.

On comprend mieux alors pourquoi le jeune retraité Louis Schweitzer s’est précipité pour prendre la tête de la Halde, l’organisme créé par le pouvoir chiraquien pour lutter contre les discriminations.

Pour un grand patron de gauche, la Halde n’est pas une danseuse, mais la cerise sur le gâteau. Le sens de toute une vie. C’est le sommet de l’engagement antiraciste et universaliste du citoyen du monde Louis Schweitzer.

C’est en fait le summum de la lutte des classes. Après avoir dépouillé de leur outil de travail les prolétaires made in France, on les traite de « racistes » s’ils osent défendre leur mode de vie bouleversé par la destruction de leur cadre, de leurs repères, de leurs références, jusqu’à leur modeste tranquillité.

Cupidité et bons sentiments. Ce mélange détonant est une synthèse d’époque : un antiracisme militant qui défend les discriminations ici et étend les délocalisations là-bas.

Le seul point commun, c’est le mépris du prolo franchouillard, trop protégé par ses acquis sociaux, et insensible aux beautés de la diversité des cultures. Schweitzer est à la fois président de la Halde, président du festival d’Avignon et membre du conseil d’administration du musée du quai Branly. Le mélange pur et parfait de branchitude de cultureux, d’antiracisme militant et de passion pour la diversité et pour le « doux commerce ». Inspecteur des Finances, président du Siècle, il a toutes les cartes, il est de toutes les coteries, de tous les réseaux, de tous les conseils d’administration. Il est un membre éminent de la caste.

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