Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
1.
Dans
Secrets de fabrication
, publié en juin 2010 chez Grasset, Martin Hirsch rapporte un dialogue avec un grand patron qu’il ne nomme pas, mais qui est de toute évidence Louis Schweitzer. La scène, racontée par Hirsch, se passe lors d’un trajet Paris-Saint-Étienne en 2007 :
« – Je me suis toujours demandé pourquoi ceux qui ont de l’argent donnent si peu aux causes qu’ils trouvent intéressantes, suggérai-je [Hirsch] avec légèreté.
– Eh bien, figurez-vous que moi aussi, me répond-il.
– Ah ?
– Oui, il se trouve que j’ai vu mes revenus très largement augmenter (je le sais car j’ai lu dans
Challenges
qu’il avait gagné 7 millions d’euros l’année précédente) et je me suis demandé pourquoi je ne donnais pas plus.
– Et pourquoi ?
– Eh bien, cher ami, je vais vous expliquer quelque chose. Les biens qui nous intéressent augmentent encore plus vite. Drouot, cela augmente, les montres de collection, cela prend de la valeur, l’immobilier aussi. En fait, on ne se rend pas compte quand on n’y est pas confronté, mais les biens qui intéressent les gens fortunés connaissent une forte inflation. »
Imparable.
2.
Maxime Le Forestier, « Né quelque part », 1987.
3.
Georges Brassens, « La Ballade des gens qui sont nés quelque part », dans l’album
Fernande
, 1972.
1987
7 octobre 1987
Au revoir les enfants
Une salle de classe. Des enfants en blouse grise. Des bons pères. Un pensionnat catholique en janvier 1944. Soudain la Gestapo fait irruption et embarque trois enfants juifs et leur maître, le père Jean, résistant ; déportés à Auschwitz et Mathausen, ils ne reviendront jamais.
On a aujourd’hui l’impression d’une scène banalisée à force de l’avoir vue, revue, jusqu’à entamer une partie de sa puissance émotionnelle. En cette année 1987, le public se presse (trois millions d’entrées) et s’émeut sans compter. Il n’a pas l’habitude. Les innombrables films sur la Seconde Guerre mondiale ont depuis les années 1950 évoqué les affrontements militaires, les personnalités de Churchill, de Gaulle, Roosevelt, Staline, la guerre civile entre résistants et collabos, l’ignominie de la Gestapo. Les Juifs sont un élément du décor, un personnage secondaire d’une tragédie homérique ; leur persécution n’est nullement ignorée ou dissimulée, mais satellisée. Un détail, diront certains.
Un des rares films de l’époque sur les camps de concentration, l’italien Kapo de 1960, ne traitait que des prisonniers de droit commun et des politiques, et choisit de mettre l’accent sur une prisonnière abjecte qui collaborait avec ses bourreaux, avant de se sacrifier pour se racheter.
En 1975, avec Le Sac de billes, tiré du roman de Joffo 1, on met pour la premier fois en scène un enfant juif, qui est le narrateur ; il fuit, se cache, s’échappe ; il tombe amoureux pour la première fois ; échange son étoile jaune contre un sac de billes. Comme un roman d’apprentissage pendant une période particulière. Dans Au revoir les enfants, le narrateur est l’enfant non juif, Julien ; sa culpabilité écrase le film ; elle est exacerbée par l’auteur ; c’est tout le peuple français qui est sommé de se sentir responsable et coupable. Dans une interview accordée à un journal de cinéma, le metteur en scène Louis Malle, qui revendique pourtant une œuvre autobiographique, ne le cache pas : « L’idée [est] que ce qui s’est passé était profondément injuste, que ça n’aurait pas dû se passer, et qu’après tout on était tous responsables. J’ai un peu chargé Julien. En particulier il a l’impression que c’est lui qui donne Bonnet [son copain juif…] quand il se tourne vers lui dans la classe ; ça, je l’ai probablement rajouté. Mais c’est ma mémoire aussi, parce que, dans ma mémoire, je suis un peu responsable de la mort de Bonnet… »
Dans le film, les enfants juifs et leur professeur sont dénoncés par Joseph, un pauvre type handicapé, homme à tout faire de l’école et souffre-douleur des écoliers, qui commet son forfait parce qu’il a été renvoyé pour marché noir. Encore une trouvaille de Louis Malle ! Une autre scène montre en revanche Julien, sa mère, son frère et Bonnet dans un restaurant huppé de la ville : la milice débarque brutalement pour expulser un notable juif ; de nombreux clients attablés protestent avec véhémence et c’est un couple de riches aviateurs… allemands qui chasse les miliciens.
Depuis la fin de la guerre, communistes et gaullistes avaient exalté le peuple en armes (cheminots, ouvriers, etc.) et dénoncé de conserve une bourgeoisie affairiste et collaboratrice. De Gaulle avait lancé aux patrons qu’il recevait à la Libération une flèche courroucée : « Messieurs, je n’ai pas vu beaucoup d’entre vous à Londres. » Le film sonne comme une revanche de classe. Bientôt, le peuple français sera enseveli sous l’accusation de Collaboration. Et on laissera entendre que les seuls résistants furent des étrangers au nom imprononçable : la fameuse « Affiche rouge » du groupe Manouchian…
En cette année 1987, on se croirait revenu en 1944. En mai, a eu lieu le procès de Klaus Barbie, chef de la Gestapo de Lyon et tortionnaire de Jean Moulin, pour « crime contre l’humanité ». Mais la leçon d’Histoire promise a tourné court ; son brillant et sulfureux avocat, Jacques Vergès, avait juré qu’il livrerait les noms des résistants qui avaient « donné » Jean Moulin ; il resta coi, se contentant selon son habitude de dénoncer les crimes coloniaux de l’armée française.
Cette même année, le film Shoah de Claude Lanzmann fut diffusé pour la première fois à la télévision.
Et en septembre 1987, Jean-Marie Le Pen était invité à RTL et interrogé sur les chambres à gaz. Curieusement, il acceptait de répondre. L’échange fut vif :
JMLP : Je suis passionné par l’histoire de la deuxième guerre mondiale. Je me pose un certain nombre de questions. Je ne dis pas que les chambres à gaz n’ont pas existé. Je n’ai pu moi-même en voir. Je n’ai pas étudié spécialement la question. Mais je crois que c’est un point de détail de l’histoire de la deuxième guerre mondiale.
P
AUL
-J
ACQUES
T
RUFFAUT :
Six millions de morts, c’est un point de détail ?
JMLP : Six millions de morts ? Comment ?
PJT : Six millions de Juifs morts pendant la Seconde Guerre mondiale, vous considérez que c’est un point de détail ?
JMLP : La question qui a été posée est de savoir comment ces gens ont été tués ou non.
PJT : Ce n’est pas un point de détail.
JMLP : Si, c’est un point de détail de la guerre ! Voulez-vous me dire que c’est une vérité révélée à laquelle tout le monde doit croire, que c’est une obligation morale ? Je dis qu’il y a des historiens qui débattent de ces questions.
Dans les jours qui suivirent, le tourbillon médiatique orchestré ébranla jusqu’à certains cadres du Front national ; la laborieuse explication donnée par Le Pen – « à destination de ses coreligionnaires juifs qu’il avait pu blesser » – n’empêcha pas le député européen Olivier d’Ormesson de démissionner et d’abandonner le parti. Jean-Marie Le Pen sera accusé d’antisémitisme. En 1991, il sera condamné par la justice pour « banalisation du crime contre l’humanité » et « consentement à l’horrible ». Le Pen traînera ce « détail » tout le reste de sa carrière politique ; il ne sera jamais lavé de l’accusation d’« antisémitisme ».