Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Cette histoire avait été marquée du sceau de Mai 68.
Ce redoutable peloton des voltigeurs motorisés, encagoulés et casqués, et armés d’une longue matraque, le « bidule », avait été créé après les « événements » pour permettre à la police de réagir contre les « casseurs », trop agiles pour les CRS traditionnels.
La loi Devaquet était une suite lointaine de Mai 68. L’autonomie des universités décidée à l’époque par le madré Edgar Faure s’était révélée un faux-semblant pervers. L’université française avait été submergée par une population étudiante innombrable et indifférenciée qu’elle ne pouvait refuser, tandis que les meilleurs élèves la dédaignaient pour se diriger vers les grandes écoles. La droite chiraquienne, convertie depuis peu au libéralisme anglo-saxon, se proposait de sauver l’université d’un lent mais sûr affaissement en instaurant la sélection à l’entrée, et en augmentant les droits d’inscription. On était pourtant loin des dépenses somptuaires réclamées par les riches universités américaines. Mais cela suffit pour mettre dans la rue les étudiants, et bientôt les lycéens, manipulés par les réseaux trotskistes liés à SOS Racisme.
Tirant les ficelles de ses charmantes marionnettes étudiantes qui posaient dans Paris Match à leur piano, l’un des fondateurs de SOS Racisme, Julien Dray, jouait au bowling : derrière Devaquet, il rêvait de faire tomber le texte réformant le Code de nationalité, que préparait Pierre Mazeaud, et qui prévoyait la quasi-suppression du droit du sol.
La mort du Franco-Algérien Malik Oussekine lui permit d’engager la bataille idéologique dans les meilleures conditions. Les jeunes clamaient leur solidarité avec leurs frères, « quelles que soient leurs origines ». Quelques semaines avant la mort du jeune homme, le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua avait frappé les esprits en renvoyant cent un Maliens dans un avion charter. La gauche avait crié au scandale ; le charter avait été assimilé au train vers Auschwitz ; les Maliens illégaux rentrant chez eux, aux Juifs déportés pour être gazés.
La machine culturelle et médiatique de propagande antiraciste se révéla une fois encore d’une redoutable efficacité pour enrayer les entreprises gouvernementales qui avaient pourtant reçu une onction démocratique fort récente lors des législatives de 1986.
Les radios et télévisions diffusèrent la reprise de « Douce France » de Charles Trénet par le groupe Carte de séjour, autour du chanteur Rachid Taha, pour mieux convaincre les populations rétives que la trame de l’assimilation à la française n’était pas déchirée par l’immigration maghrébine. Mais la réponse la plus efficace aux projets du gouvernement à l’égard du droit du sol fut la chanson de Maxime Le Forestier, « Né quelque part ». L’ancien héraut contestataire des années 1970 (« Parachutiste ») était au creux de la vague. Il avait rasé sa barbe et ses cheveux longs de hippie, mais le succès ne revenait pas. Avec « Né quelque part », il s’invitait dans le débat politique, très bien relayé par l’industrie du disque et l’appareil médiatique, en défendant avec talent le droit du sol menacé par les projets gouvernementaux :
On choisit pas ses parents,
on choisit pas sa famille.
On choisit pas non plus
les trottoirs de Manille,
de Paris ou d’Alger
pour apprendre à marcher […]
Être né quelque part,
pour celui qui est né,
c’est toujours un hasard […]
Est-ce que les gens naissent
égaux en droits,
à l’endroit
où ils naissent,
que les gens naissent
pareils ou pas… 2
Le titre s’inspirait de la célèbre « Ballade des gens qui sont nés quelque part » de Georges Brassens, dont Maxime Le Forestier est un disciple fervent. Mais là où l’anarchiste Brassens brocardait le chauvinisme et l’esprit de clocher :
Qu’ils sortent de Paris ou de Rome ou de Sète,
ou du diable Vauvert ou bien de Zanzibar,
ou même de Montcuq ils s’en flattent mazette,
les imbéciles heureux qui sont nés quelque part 3,
son héritier soixante-huitard revendiquait le droit pour n’importe qui, né sur le territoire national, de s’arroger la nationalité française. La naissance sur le sol français valait droit absolu de possession, comme un droit de conquête, quelles que soient les lois et les volontés du peuple français. Cette mondialisation de la France, imposée par ses élites économiques et culturelles, était soulignée par les arrangements musicaux de la chanson, les sonorités africaines (jusqu’au refrain repris en zoulou !) qui firent de Maxime Le Forestier un des pionniers français de la World Music.
La France n’était plus un pays différent des autres, mais un coin indistinct de la planète ; plus un peuple, mais une collection d’individus indifférenciés, nés par hasard sur les trottoirs de Paris ou d’ailleurs ; plus une nation souveraine, mais des citoyens du monde sommés d’accueillir d’autres citoyens du monde, des points anonymes sur le globe contraints de faire de la place à d’autres points anonymes du globe, des n’importe qui venant de n’importe où et n’importe quand, et s’installant où ils veulent.
Dans cette bataille idéologique homérique, la mort de Malik Oussekine s’avéra une arme décisive. Dray et ses compères trotskistes s’étaient mis au service de François Mitterrand lors de sa cohabitation conflictuelle avec son Premier ministre. Le président avait nommé le chef du RPR à Matignon, après la défaite des socialistes aux législatives de mars 1986, « pour le casser, parce que c’était le plus dur ».
Cette nouvelle version du chêne et du roseau eut la même fin que la fable de La Fontaine. Le chêne gaullo-chiraquien fut brisé. La sève ne coula plus, son écorce se dessécha ; on déterra même ses racines. La mort de Malik Oussekine conduisit Jacques Chirac à la reddition complète ; une capitulation sans conditions. Il renonça à la loi Devaquet ; et enterra le code de nationalité sous le traditionnel catafalque d’une commission. Il dissout le corps des voltigeurs.
Jacques Chirac commettait ainsi la même erreur que celle de Pompidou lorsque celui-ci avait rouvert la Sorbonne en Mai 68. Mais cette fois-ci, la punition fut sans appel. Chirac fut écrasé à l’élection présidentielle en 1988. François Mitterrand fut réélu, Julien Dray devint député. La droite n’osa plus toucher à l’université ; lorsque, en 2007, Nicolas Sarkozy remit l’ouvrage sur le métier, il retira du projet Pécresse toute allusion à la sélection dès que trois ombres d’étudiants menacèrent de descendre dans la rue.
Depuis lors, la France est devenue ce pays unique où les « sans-papiers » ont droit de manifester pour réclamer leur dû, et où le terme de forces de l’ordre est un oxymore, puisque celles-ci doivent préférer un désordre même violent à un ordre qui pourrait être mortel. La plupart des manifestations juvéniles se terminent en effet par des scènes de pillages et de razzias qui épouvantent les médias internationaux, sous les regards désabusés de policiers condamnés à rester l’arme au pied, impavides et vains, tandis que les pillards banlieusards se gobergent. Malik est devenu malgré lui leur saint patron.