Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)
- Автор: Земмур Эрик
- Год: 2014
- Язык: французский
- Год: Albin Michel
- Жанр: Публицистика
Электронная книга - «Le Suicide français (ESSAIS DOC.) (French Edition)». Краткое содержание книги:
Contrairement à ce qu’on a beaucoup écrit, cette « pétainisation » de Le Pen n’était pas inéluctable. Les maurrassiens avaient beaucoup évolué depuis la fin de la guerre ; l’héritier le plus brillant du vieux maître, Pierre Boutang, avait pris position contre l’antisémitisme et en faveur d’Israël lors de la guerre des Six Jours. Le Pen lui-même, en souvenir de la guerre d’Algérie, fut alors favorable aux sionistes contre les anciens alliés égyptiens du FLN. Quelque temps avant le « détail », Olivier d’Ormesson avait préparé un voyage de Le Pen en Israël. Tout fut détruit par cette émission.
Peu importent les pensées et arrière-pensées de Jean-Marie Le Pen, son amour ou sa détestation des Juifs, ses rapports à tout le moins ambigus entre admiration et aversion, dans la tradition d’un antisémitisme « vieille France ». Politiquement, il tente alors maladroitement de contenir la montée en puissance d’un « lobby juif », comme dira quelques années plus tard le président Mitterrand à un autre d’Ormesson qui, selon Mitterrand et Le Pen, se sert de la Shoah d’hier pour affermir son pouvoir d’aujourd’hui. Cette conjonction d’opinions choquera et isolera les deux hommes au sein de la classe politique et médiatique. Et ce n’est pas un hasard. Le Pen et Mitterrand sont de la même génération ; ils appartiennent tous deux à cette tradition française qui remonte à Richelieu et rejette « tout État dans l’État ». On peut ajouter pour Le Pen un clin d’œil de boutiquier partisan – qu’aurait compris Mitterrand, un autre ancien de la IVe ! – envoyé à certains des membres de son parti qui considèrent que l’unique projecteur mis sur les crimes des nazis permet d’occulter les crimes communistes. On peut aussi y ajouter une part de bêtise : il prétend qu’il n’a pu voir de chambres à gaz pour douter de leur existence ; mais il n’a jamais vu Jeanne d’Arc et lui célèbre pourtant un culte chaque année au 1er mai !
Mais Jean-Marie Le Pen est avant tout coupable dans cette histoire d’anachronisme. Il n’a pas tort quand il rappelle que Winston Churchill ne parle pas de l’extermination des Juifs dans ses Mémoires de guerre ; il aurait pu ajouter que le général de Gaulle ne l’évoquait pas non plus.
Pour ce dernier, la Seconde Guerre mondiale n’était que la suite de celle de 1914-1918, avec le même enjeu : la domination de l’Europe. L’homme du 18 Juin parle d’une nouvelle « guerre de Trente Ans » afin que les victoires et les défaites de notre pays, ses héros et ses traîtres, s’équilibrent et soient confondus dans l’Histoire de France ; que l’effondrement de mai 1940 soit englouti dans les mémoires par la gloire de 1918 et la renaissance inespérée de 1944.
Dans cette architecture grandiose, l’extermination des Juifs n’est ni négligée ni méprisée ; mais si elle est davantage qu’un « détail », elle n’occupe pas le cœur stratégique de la guerre. La Shoah a changé la face des Juifs et de l’humanité ; mais elle n’a en rien modifié l’issue du conflit mondial. Les Allemands auraient perdu même s’ils n’avaient pas massacré les Juifs ; les Alliés n’ont pas levé le petit doigt pour les sauver.
Cette conception traditionnelle de la guerre et de l’Histoire est devenue, en 1987, inaudible. C’est le fameux « retour du refoulé » tant évoqué dans tous les médias et tous les livres, après le silence gêné des années d’après-guerre. Dans la culture collective – ou plutôt l’inculture collective, car ceci est lié à cela – Au revoir les enfants signe le moment où tout bascule : l’histoire de la Seconde Guerre mondiale se réduit peu à peu à l’extermination des Juifs, tandis que cette « Shoah » ainsi rebaptisée et sacralisée, devenue élément central voire exclusif d’une guerre dont on ne connaît plus rien d’autre, se résume à son tour au meurtre des enfants juifs. Quelques années plus tôt, Jean-Jacques Goldmann avait déjà composé une très jolie chanson, intitulée « Comme toi », sur une petite Juive polonaise :
Elle s’appelait Sarah, elle n’avait pas huit ans.
Sa vie, c’était douceur, rêves et nuages blancs.
Mais d’autres gens en avaient décidé autrement.
Elle avait les yeux clairs et elle avait ton âge.
C’était une petite fille sans histoires et très sage.
Mais elle n’est pas née comme toi, ici et maintenant 2.
Bientôt, les historiens prendront la suite des artistes ; ils rationaliseront l’émotion collective. Ils rejetteront le découpage chronologique du général de Gaulle ; ils feront de la Seconde Guerre mondiale un moment paroxystique de l’affrontement entre le Bien et le Mal ; et de la « Shoah » le cœur de cette métaphysique apocalyptique ; on conduira les enfants à Auschwitz comme on les emmenait après 1914-1918 à Verdun ; dans certaines classes de banlieue, des enfants de l’immigration arabe et africaine refuseront avec véhémence que leur soit enseignée cette partie du programme au nom de la « souffrance des enfants palestiniens ». Enfants contre enfants, souffrance contre souffrance ; une Histoire contre l’autre. Au revoir les enfants…
1.
Jean-Claude Lattès, 1973.
2.
Jean-Jacques Goldman, « Comme toi », dans l’album
Minoritaire
, 1982.
1988
1er décembre 1988
Verlaine et Van Gogh
Les adultes ne se méfient jamais assez quand on les prend pour des enfants. Pendant sa campagne présidentielle victorieuse de 1988, François Mitterrand, bonhomme et paternel (« Tonton, tiens bon », avaient vociféré ses jeunes partisans depuis des mois), redonna vie au vieux conte charmant du château qui tend la main à la chaumière ; du riche qui donne au pauvre. Le président réélu se situait à l’intersection de la lutte des classes marxiste et de la charité chrétienne. Dans le jargon technocratique que la gauche, toute fière de sa « culture de gouvernement », affectionnait, cette histoire pour enfants avait accouché du rétablissement de l’ISF (impôt sur la fortune qui avait été supprimé par Jacques Chirac) pour financer le RMI (revenu minimum d’insertion.)
Les spécialistes de la dépense publique avaient souri avec mansuétude : ils savaient, eux, qu’il est interdit d’affecter une dépense à une recette.
Mais peu importe le droit, pourvu qu’on ait la communication. L’intendance bureaucratique suivit avec diligence. La loi sur le RMI fut votée à la quasi-unanimité de l’Assemblée nationale (seuls trois élus osèrent refuser cet « acte de justice sociale ») ; promulguée au Journal officiel le 1er décembre 1988. Les premiers acomptes furent versés aux bénéficiaires avant la fin de l’année. Tous les Français de métropole et des départements d’outre-mer pouvaient en bénéficier, ainsi que les étrangers résidant légalement sur notre territoire depuis au moins trois ans ; l’intéressé devait avoir moins de 2 000 francs de ressources par mois (3 000 francs pour un couple) et s’engager par contrat à participer à des activités d’insertion sociale ou professionnelle. Mais si le R de revenu fut payé rubis sur ongle, le I d’insertion fut jeté aux oubliettes.
La gauche se congratula ; le « virage » de 1983 n’avait été « qu’une parenthèse », comme l’avait théorisé le premier secrétaire du parti socialiste, Lionel Jospin. Le rétablissement de l’impôt sur la fortune et l’instauration conjointe du RMI prouvaient qu’après une « halte dans la boue » du rétablissement des comptes et de la compétitivité, la gauche avait repris sa marche en avant vers le progrès social.