Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Un téléviseur clignotait au pied de sa couchette, le son coupé : un journaliste local, laquais estampillé par le gouvernement, comme tous les journalistes ici, à Singapour… comme tous les journalistes partout dans le monde, quand on allait au fond des choses. Il donnait des nouvelles des hôpitaux…
Quand Laura fermait les yeux, elle revoyait encore les poitrines souffrant sous les draps déchirés et les doigts gantés et tâtonnants des aides-soignants. Au bout du compte, le pire avait été les cris, plus dérangeants que la vue du sang. Cette horripilante mélopée de la douleur, ces cris animaux que poussent les gens quand on leur a arraché leur dignité…
Onze morts. Onze seulement, un miracle. Avant ce jour, elle ne s’était jamais doutée à quel point le corps humain était résistant, jamais doutée que la chair et le sang étaient comme le caoutchouc, pleins d’une élasticité inattendue. Des femmes, des petites vieilles, s’étaient retrouvées au pied de ces énormes entassements de chair paniquée et elles avaient réussi à en ressortir en vie. Comme cette petite mamie chinoise, les côtes cassées et la perruque arrachée, qui avait remercié et remercié Laura, hochant interminablement sa tête chiffonnée en signe d’excuse, comme si l’émeute avait été entièrement de sa faute.
Laura n’arrivait pas à dormir, encore vaguement irritée par une alchimie d’horreur et de soulagement. Une fois encore, les eaux noires de ses cauchemars avaient fait irruption dans sa vie. Mais elle s’en était quand même mieux sortie. Cette fois, elle avait même réussi à sauver quelqu’un. Elle avait sauté au beau milieu de la mêlée et sauvé quelqu’un, un hasard statistique : le petit Geoffrey Yong. Le petit Geoffrey, qui vivait dans le district de Bukit Timah, qui était au cours préparatoire et suivait des cours de violon. Elle l’avait rendu, en vie et entier, à sa mère.
« J’ai moi-même une petite fille », lui avait dit Laura. Mme Yong lui avait offert l’inoubliable réconfort d’une vaste et mystique gratitude. Galanterie du champ de bataille, entre sœurs d’armes de l’armée de la Maternité.
Elle consulta de nouveau son multiphone. Midi pile, en Georgie. Elle pouvait rappeler David, tapi dans sa Retraite de Rizome. Ce serait super d’entendre à nouveau sa voix. Ils s’ennuyaient terriblement l’un de l’autre, mais au moins l’avait-elle au téléphone, pour lui donner une vision du monde extérieur, lui dire qu’elle se débrouillait bien. Ça faisait toute la différence, ça la déchargeait d’un grand poids. Elle avait désespérément besoin de parler de ce qui s’était passé. D’entendre la douce petite voix du bébé. Et de prendre des dispositions pour se tirer en vitesse de ce patelin et se retrouver chez elle.
Elle tapa des numéros. Tonalité. Puis plus rien. Le foutu bidule devait être démoli ou quelque chose dans ce goût-là. Écrasé dans la cohue.
Elle s’assit dans le lit et essaya quelques-unes des fonctions. Elle avait encore son calepin, la liste des renseignements touristiques qu’on lui avait fournie à la douane… C’était peut-être le signal qui était mauvais, trop d’acier dans les murs de ce hangar stupide. Elle avait déjà dormi dans des trous impossibles, mais ce vieil entrepôt retapé poussait le bouchon un peu loin, même pour Rizome.
Clignotement sur l’écran de télé. Laura regarda au pied du lit.
Quatre jeunes en tenue blanche de karatéka – non, en tuniques grecques – venaient d’assaillir le reporter. Ils l’avaient étendu sur le pavé devant l’hôpital et ils étaient en train de le tabasser méthodiquement à coups de poing et de pied. Des jeunes, des étudiants peut-être. Des foulards rayés leur cachaient la bouche et le nez. L’un d’eux s’attaqua à la caméra avec un écriteau hâtivement barbouillé d’un slogan en chinois.
La scène disparut pour laisser place à une régie où une Eurasienne d’âge mûr fixait son moniteur, atterrée.
Laura se hâta de monter le son. La présentatrice saisit d’une main tremblante une liasse de télex. Elle se mit à parler en chinois.
« Merde ! » Laura changea de chaîne.
Une conférence de presse. Un Chinois en blouse blanche de médecin. Il avait cet air étrange et répugnant commun à certains Singapouriens de l’ancienne génération – les plus riches. Un visage tendu de vampire, la peau lisse, sans âge. En partie grâce à la teinture, en partie grâce au lifting, peut-être aussi grâce aux glandes de singe, ou à des transfusions hebdomadaires de sang pris à des adolescents du Tiers Monde…
« … l’intégralité des fonctions, oui, disait le Dr Vampire. Aujourd’hui, quantité de personnes souffrant du syndrome de Tourette peuvent mener une existence parfaitement normale. »
Bla-bla-bla, bla-bla-bla, brouhaha montant du parterre. Ce truc lui faisait l’effet d’être enregistré. Laura ne savait pas au juste pourquoi. Peut-être cette espèce de manque de fraîcheur…
« Après l’attaque, miss Ting a tenu les mains du premier ministre, expliquait le Dr Vamp. À cause de cela, l’agent du transfert a également contaminé ses doigts. Bien entendu, la quantité de drogue a été considérablement plus faible que celle reçue par le premier ministre. Miss Ting est encore maintenue en observation. Mais les convulsions et autres symptômes n’ont… euh, jamais soulevé de problème dans son cas. »
Laura éprouva une bouffée d’horreur et de mépris. Cette pauvre petite actrice. Ils avaient eu Kim par l’intermédiaire d’un objet qu’il avait touché, et elle, elle lui avait tenu les mains. Elle avait tenu les mains du dirigeant de son pays pendant qu’il écumait et hurlait comme un babouin enragé. Ô seigneur ! Qu’est-ce que miss Ting allait penser quand elle se rendrait compte qu’elle était infectée elle aussi ? Laura manqua la question suivante. Bla-bla-bla, bla-bla-bla, la Grenade, bla-bla-bla.
Froncement de sourcils, mouvement de fin de non-recevoir. « Le recours a la biomédecine pour du terrorisme politique est… quelque chose d’horrifiant. Cela viole tous les codes éthiques imaginables.
— Espèce de putain d’hypocrite ! » cria Laura devant l’écran.
Coups discrets à sa porte. Elle sursauta, puis tira un peu sur son maillot de coton, pour cacher son slip. « Entrez ? »
Le mari de Suvendra passa la tête derrière la porte, petit homme coquet, portant filet dans les cheveux et pyjama de papier. « J’entends que vous être réveillée », dit-il poliment. Son accent était encore moins compréhensible que celui de Suvendra. « Il y a un messager à porte de chargement. Lui demander vous.
— Oh ! Très bien. Je descends tout de suite. » Il ressortit et Laura passa rapidement son jean. Un jean de cadre de la Grenade – maintenant qu’elle l’avait fait, elle l’aimait bien. Elle glissa à ses pieds des sandales en mousse bon marché achetées sur place pour le prix d’un paquet de chewing-gum.
Sortir de la chambre, remonter le hall, descendre l’escalier de la galerie, passer sous les arches en poutrelles métalliques et la verrière poussiéreuse éclairée par les lampes à arc. Murs où les conteneurs s’empilent comme des dominos, cadres d’acier grands comme des maisons mobiles. Un robot de chargement gisant, sans roues, sur un cric hydraulique. Odeurs de riz, de graisse, de grains de café et de caoutchouc.
Hors du comptoir, au quai de chargement, l’un des associés Rizome de Suvendra était en conversation avec le messager. Ils la remarquèrent et il y eut un bref éclat rouge quand le gars de Rizome écrasa une cigarette.
Les pieds chaussés de sandales du messager étaient posés sur le guidon de son vélo-pousse, tricycle élégant et souple, au cadre alliant bambou laqué et corde à piano.
Le garçon bondit de son siège avec une grâce de danseur. Il portait un débardeur blanc et un pantalon de papier bon marché. Seize ou dix-sept ans, un Malais aux yeux en boutons de bottine et aux bras de lutteur. « Bonsoir, madame.