Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
«Les deux amis s’étaient déjà détournés, et ils entraient dans la rue en même temps que Saadi parlait encore. Saad, qui m’aperçut de loin le premier, dit à son ami: «Il me semble que vous preniez gain de cause trop tôt. Je vois Hassan Alhabbal, mais il ne me paraît aucun changement en sa personne: il est aussi mal habillé qu’il l’était quand nous lui avons parlé ensemble; la différence que j’y vois, c’est que son turban est un peu moins malpropre: voyez vous-même si je me trompe.»
«En approchant, Saadi, qui m’avait aperçu aussi, vit bien que Saad avait raison, et il ne savait sur quoi fonder le peu de changement qu’il voyait en ma personne. Il en fut même si fort étonné que ce ne fut pas lui qui me parla quand ils m’eurent abordé. Saad, après m’avoir donné le salut ordinaire: «Eh bien, Hassan, me dit-il, nous ne vous demandons pas comment vont vos petites affaires depuis que nous ne vous avons vu; elles ont pris sans doute un meilleur train; les deux cents pièces d’or doivent y avoir contribué.
«- Seigneurs, repris-je en m’adressant à tous les deux, j’ai une grande mortification d’avoir à vous apprendre que vos souhaits, vos vœux et vos espérances, aussi bien que les miennes, n’ont pas eu le succès que vous aviez lieu d’attendre et que je m’étais promis à moi-même. Vous aurez de la peine à ajouter foi à l’aventure extraordinaire qui m’est arrivée; je vous assure néanmoins en homme d’honneur, et vous devez me croire, que rien n’est plus véritable que ce que vous allez entendre.» Alors je leur racontai mon aventure avec les mêmes circonstances que je viens d’avoir l’honneur de l’exposer à Votre Majesté.
«Saadi rejeta mon discours bien loin. «Hassan, dit-il, vous vous moquez de moi et vous voulez me tromper; ce que vous me dites est une chose incroyable: les milans n’en veulent pas aux turbans; ils ne cherchent que de quoi contenter leur avidité. Vous avez fait comme tous les gens de votre sorte ont coutume de faire: s’ils font un gain extraordinaire ou que quelque bonne fortune qu’ils n’attendaient pas leur arrive, ils abandonnent leur travail, ils se divertissent, ils se régalent, ils font bonne chère tant que l’argent dure, et dès qu’ils ont tout mangé ils se retrouvent dans la même nécessité et dans les mêmes besoins qu’auparavant. Vous ne croupissez dans votre misère que parce que vous le méritez et que vous vous rendez vous-même indigne du bien que l’on vous fait.
«- Seigneur, repris-je, je souffre tous ces reproches et je suis prêt d’en souffrir encore d’autres bien plus atroces que vous pourriez me faire: mais je les souffre avec d’autant plus de patience que je ne crois pas en avoir mérité aucun. La chose est si publique dans le quartier, qu’il n’y a personne qui ne vous en rende témoignage. Informez-vous-en vous-même, vous trouverez que je ne vous en impose pas. J’avoue que je n’avais pas entendu dire que des milans eussent enlevé des turbans; mais la chose m’est arrivée comme une infinité d’autres qui ne sont jamais arrivées et qui cependant arrivent tous les jours.»
«Saad prit mon parti, et il raconta à Saadi tant d’autres histoires de milans non moins surprenantes, dont quelques-unes ne lui étaient pas inconnues, qu’à la fin il tira sa bourse de son sein: il m’en compta deux cents pièces d’or dans la main, que je mis à mesure dans mon sein, faute de bourse.
«Quand Saadi eut achevé de me compter cette somme: «Hassan, me dit-il, je veux bien vous faire encore présent de ces deux cents pièces d’or; mais prenez garde de les mettre dans un lieu si sûr qu’il ne vous arrive pas de les perdre aussi malheureusement que vous avez perdu les autres, et de faire en sorte qu’elles vous procurent l’avantage que les premières devraient vous avoir procuré.» Je lui témoignai que l’obligation que je lui avais de cette seconde grâce était d’autant plus grande que je ne la méritais pas après ce qui m’était arrivé, et que je n’oublierais rien pour profiter de son bon conseil. Je voulais poursuivre, mais il ne m’en donna pas le temps: il me quitta et il continua sa promenade avec son ami.
«Je ne repris pas mon travail après leur départ: je rentrai chez moi, où ma femme ni mes enfants ne se trouvaient pas alors. Je mis à part dix pièces d’or des deux cents et j’enveloppai les cent quatre-vingt-dix autres dans un linge que je nouai. Il s’agissait de cacher le linge dans un lieu de sûreté. Après y avoir bien songé, je m’avisai de le mettre au fond d’un grand vase de terre plein de son qui était dans un coin, où je m’imaginai bien que ma femme ni mes enfants n’iraient pas le chercher. Ma femme revint peu de temps après, et comme il ne me restait que très-peu de chanvre, sans lui parler des deux amis, je lui dis que j’allais en acheter.»
La sultane Scheherazade, n’ayant pu le jour précédent finir l’histoire de Cogia Hassan Alhabbal, à laquelle elle sentait que le sultan des Indes, son époux, prenait un singulier plaisir, ne manqua pas, aussitôt qu’elle fut éveillée par sa sœur Dinarzade, de la reprendre ainsi:
SUITE DE L’HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL.
«Commandeur des croyants, vous venez d’entendre comment Saadi me fit encore présent de deux cents autres pièces d’or pour tâcher de rétablir ma petite fortune. Je vous ai dit que sans reprendre mon travail je rentrai chez moi, que je pris dix pièces d’or, et ayant mis le reste, enveloppé dans un linge, au fond d’un grand pot rempli de son, à l’insu de ma femme et de mes enfants, je leur dis que j’allais acheter du chanvre.
«Je sortis, mais pendant que j’étais allé faire cette emplette, un vendeur de terre à décrasser, dont les femmes se servent au bain, vint à passer par la rue et se fit entendre par son cri.
«Ma femme, qui n’avait plus de cette terre, appelle le vendeur, et comme elle n’avait pas d’argent, elle lui demande s’il voulait lui donner de sa terre en échange pour du son. Le vendeur demande à voir le son. Ma femme lui montre le vase. Le marché se fait, il se conclut. Elle reçoit la terre à décrasser, et le vendeur emporte le vase avec le son.
«Je revins chargé de chanvre autant que j’en pouvais porter, suivi de cinq porteurs chargés comme moi de la même marchandise, dont j’emplis une soupente que j’avais ménagée dans ma maison. Je satisfis les porteurs de leur peine, et après qu’ils furent partis, je pris quelques moments pour me remettre de ma lassitude: alors je jetai les yeux du côté où j’avais laissé le vase de son, et je ne le vis plus.
«Je ne puis exprimer à Votre Majesté quelle fut ma surprise ni l’effet qu’elle produisit en moi dans ce moment. Je demandai à ma femme avec précipitation ce qu’il était devenu, et elle me raconta le marché qu’elle en avait fait comme une chose en quoi elle croyait avoir beaucoup gagné.
«Ah! femme infortunée! m’écriai-je, vous ignorez le mal que vous nous avez fait, à moi, à vous-même et à vos enfants, en faisant un marché qui nous perd sans ressource. Vous avez cru ne vendre que du son, et avec ce son vous avez enrichi votre vendeur de terre à décrasser de cent quatre-vingt-dix pièces d’or dont Saadi, accompagné de son ami, venait de me faire présent pour la seconde fois.»
«Il s’en fallut peu que ma femme ne se désespérât quand elle eut appris la grande faute qu’elle avait commise par son ignorance. Elle se lamenta, se frappa la poitrine, s’arracha les cheveux, et, déchirant l’habit dont elle était revêtue: «Malheureuse que je suis! s’écria-t-elle, suis-je digne de vivre après une méprise si cruelle! Où chercherai-je ce vendeur de terre? je ne le connais pas, il n’a passé par notre rue que cette seule fois, et peut-être ne le reverrai-je jamais! Ah! mon mari, ajouta-t-elle, vous avez un grand tort: pourquoi avez-vous été si réservé à mon égard dans une affaire de cette importance? Cela ne fût pas arrivé si vous m’eussiez fait part de votre secret.» Je ne finirais pas si je rapportais à Votre Majesté tout ce que la douleur lui mit alors dans la bouche. Elle n’ignore pas combien les femmes sont éloquentes dans leurs afflictions.