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Les Mille Et Une Nuits Tome III

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Les Mille Et Une Nuits Tome III
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«Il me l’accorda, et même il me fit des caresses qui me donnèrent l’assurance de m’introduire dans sa maison. Je le fis d’une manière à lui faire comprendre que ce n’était qu’avec sa permission. Il ne le trouva pas mauvais: au contraire, il me montra un endroit où je pouvais me placer sans lui être incommode, et je me mis en possession de la place, que je conservai tout le temps que je demeurai chez lui.

«J’y fus toujours bien traité, et il ne déjeunait, dînait et soupait pas que je n’eusse ma part à suffisance. De mon côté, j’avais pour lui toute l’attache et toute la fidélité qu’il pouvait exiger de ma reconnaissance.

«Mes yeux étaient toujours attachés sur lui, et il ne faisait pas un pas dans la maison que je ne fusse derrière lui à le suivre. Je faisais la même chose quand le temps lui permettait de faire quelque voyage dans la ville pour ses affaires. J’y étais d’autant plus exact que je m’étais aperçu que mon attention lui plaisait, et que souvent, quand il avait dessein de sortir sans me donner lieu de m’en apercevoir, il m’appelait par le nom de Rougeau, qu’il m’avait donné.

«À ce nom, je m’élançais aussitôt de ma place dans la rue, je sautais, je faisais des gambades et des courses devant la porte; je ne cessais toutes ces caresses que quand il était sorti, et alors je l’accompagnais fort exactement en le suivant ou en courant devant lui, et en le regardant de temps en temps pour lui marquer ma joie.

«Il y avait déjà du temps que j’étais dans cette maison lorsqu’un jour une femme vint acheter du pain. En le payant à mon hôte, elle lui donna une pièce d’argent fausse avec d’autres bonnes. Le boulanger, qui s’aperçut de la pièce fausse, la rendit à la femme en lui en demandant une autre.

«La femme refusa de la reprendre, et prétendit qu’elle était bonne. Mon hôte soutint le contraire, et dans la contestation: «La pièce, dit-il à cette femme, est si visiblement fausse que je suis assuré que mon chien, qui n’est qu’une bête, ne s’y tromperait pas. «Viens çà, Rougeau,» dit-il aussitôt en m’appelant. À sa voix je sautai légèrement sur le comptoir, et le boulanger, en jetant devant moi les pièces d’argent: «Vois, ajouta-t-il, n’y a-t-il pas là une pièce fausse?» Je regardai toutes ces pièces, et en mettant la patte sur la fausse, je la séparai des autres en regardant mon maître, comme pour la lui montrer.

«Le boulanger, qui ne s’en était rapporté à mon jugement que par manière d’acquit et pour se divertir, fut extrêmement surpris de voir que j’avais si bien rencontré sans hésiter. La femme, convaincue de la fausseté de sa pièce, n’eut rien à dire et fut obligée d’en donner une autre bonne à la place. Dès qu’elle fut partie, mon maître appela ses voisins et il leur exagéra fort ma capacité en leur racontant ce qui s’était passé.

«Les voisins en voulurent avoir l’expérience, et de toutes les pièces fausses qu’ils me montrèrent mêlées avec d’autres de bon aloi, il n’y en eut pas une sur laquelle je ne misse la patte et que je ne séparasse d’avec les bonnes.

«La femme, de son côté, ne manqua pas de raconter à toutes les personnes de sa connaissance qu’elle rencontra dans son chemin ce qui venait de lui arriver. Le bruit de mon habileté à distinguer la fausse monnaie se répandit en peu de temps, non-seulement dans le voisinage, mais même dans tout le quartier et insensiblement dans toute la ville.

«Je ne manquais pas d’occupation toute la journée. Il fallait contenter tous ceux qui venaient acheter du pain chez mon maître et leur faire voir ce que je savais faire. C’était un attrait pour tout le monde, et l’on venait des quartiers les plus éloignés de la ville pour éprouver mon habileté. Ma réputation procura à mon maître tant de pratiques qu’à peine pouvait-il suffire à les contenter. Cela dura longtemps, et mon maître ne put s’empêcher d’avouer à ses voisins et à ses amis que je lui valais un trésor.

«Mon petit savoir-faire ne manqua pas de lui attirer des jaloux. On dressa des embûches pour m’enlever, et il était obligé de me garder à vue. Un jour, une femme, attirée par cette nouveauté, vint acheter du pain comme les autres. Ma place ordinaire était alors sur le comptoir; elle y jeta six pièces d’argent devant moi, parmi lesquelles il y en avait une fausse. Je la débrouillai d’avec les autres, et en mettant la patte sur la pièce fausse, je la regardai, comme pour lui demander si ce ne l’était pas là.

«Oui, me dit cette femme en me regardant de même, c’est la fausse, tu ne t’es pas trompé.» Elle continua longtemps à me regarder et à me considérer avec admiration, pendant que je la regardais de même. Elle paya le pain qu’elle était venue acheter, et quand elle voulut se retirer, elle me fit signe de la suivre à l’insu du boulanger.

«J’étais toujours attentif aux moyens de me délivrer d’une métamorphose aussi étrange que la mienne. J’avais remarqué l’attache avec laquelle cette femme m’avait examiné. Je m’imaginai qu’elle avait peut-être connu quelque chose de mon infortune et de l’état malheureux où j’étais réduit, et je ne me trompais pas. Je la laissai pourtant en aller, et je me contentais de la regarder. Après avoir fait deux ou trois pas, elle se retourna, et voyant que je ne faisais que la regarder sans branler de ma place, elle me fit signe de la suivre.

«Alors, sans délibérer davantage, comme je vis que le boulanger était occupé à nettoyer son four pour une cuisson et qu’il ne prenait pas garde à moi, je sautai à bas du comptoir et je suivis cette femme, qui me parut en être fort joyeuse.

«Après avoir fait quelque chemin, elle arriva à sa maison. Elle en ouvrit la porte, et quand elle fut entrée, en tenant la porte ouverte: «Entre, entre, me dit-elle, tu ne te repentiras pas de m’avoir suivie.» Quand je fus entré et qu’elle eut refermé la porte, elle me mena à sa chambre, où je vis une jeune demoiselle d’une grande beauté, qui brodait. C’était la fille de la femme charitable qui m’avait amené, habile et expérimentée dans l’art magique, comme je le connus bientôt.

«Ma fille, lui dit la mère, je vous amène le chien fameux du boulanger, qui sait, si bien distinguer la fausse monnaie d’avec la bonne. Vous savez que je vous en ai dit ma pensée dès le premier bruit qui s’en est répandu, en vous témoignant que ce pouvait bien être un homme changé en chien par quelque méchanceté. Aujourd’hui je me suis avisée d’aller acheter du pain chez ce boulanger. J’ai été témoin de la vérité qu’on en a publiée, et j’ai eu l’adresse de me faire suivre par ce chien si rare, qui fait la merveille de Bagdad. Qu’en dites-vous, ma fille? me suis-je trompée dans ma conjecture? – Vous ne vous êtes pas trompée, ma mère, répondit la fille, je vais vous le faire voir.»

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