Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
Sur ces assurances du calife, Cogia Hassan se prosterna devant son trône, frappa de son front le tapis dont il était couvert, et après qu’il se fut relevé: «Commandeur des croyants, dit-il, tout autre que moi, qui ne se serait pas senti la conscience aussi pure et aussi nette que je me la sens, aurait pu être troublé en recevant l’ordre de venir paraître devant le trône de Votre Majesté; mais comme je n’ai jamais eu pour elle que des sentiments de respect et de vénération, et que je n’ai rien commis contre l’obéissance que je lui dois, ni contre les lois, qui ait pu m’attirer son indignation, la seule chose qui m’ait fait de la peine est la juste crainte dont j’ai été saisi de n’en pouvoir soutenir l’éclat. Néanmoins, sur la bonté avec laquelle la renommée publie que Votre Majesté reçoit et écoute le moindre de ses sujets, je me suis rassuré, et je n’ai pas douté qu’elle ne me donnât elle-même le courage et la confiance de lui procurer la satisfaction qu’elle pourrait exiger de moi.
«C’est, commandeur des croyants, ce que Votre Majesté vient de me faire expérimenter en m’accordant sa puissante protection sans savoir si je la mérite. J’espère néanmoins qu’elle demeurera dans un sentiment qui m’est si avantageux, quand, pour satisfaire à son commandement, je lui aurai fait le récit de mes aventures.»
Après ce petit compliment pour se concilier la bienveillance et l’attention du calife, et après avoir, pendant quelques moments, rappelé dans sa mémoire ce qu’il avait à dire, Cogia Hassan reprit la parole en ces termes:
HISTOIRE DE COGIA HASSAN ALHABBAL.
«Commandeur des croyants, dit-il, pour mieux faire entendre à Votre Majesté par quelles voies je suis parvenu au grand bonheur dont je jouis, je dois, avant toute chose, commencer par lui parler de deux amis intimes, citoyens de cette même ville de Bagdad, qui vivent encore, et qui peuvent rendre témoignage de la vérité, auxquels j’en suis redevable après Dieu, le premier auteur de tout bien et de tout bonheur.
«Ces deux amis s’appellent, l’un Saadi et l’autre Saad. Saadi, qui est puissamment riche, a toujours été du sentiment qu’un homme ne peut être heureux en ce monde qu’autant qu’il a des biens et de grandes richesses pour vivre hors de la dépendance de qui que ce soit.
«Saad est d’un autre sentiment: il convient qu’il faut véritablement avoir des richesses autant qu’elles sont nécessaires à la vie; mais il soutient que la vertu doit faire le bonheur des hommes sans d’autre attache aux biens du monde que par rapport aux besoins qu’ils peuvent en avoir et que pour en faire des libéralités selon leur pouvoir. Saad est de ce nombre, et il vit très-heureux et très-content dans l’état où il se trouve. Quoique Saadi, pour ainsi dire, soit infiniment plus riche que lui, leur amitié néanmoins est très-sincère, et le plus riche ne s’estime pas plus que l’autre. Ils n’ont jamais eu de contestation que sur ce seul point: en toute autre chose leur union a toujours été très-uniforme.
«Un jour, dans leur entretien, à peu près sur la même matière, comme je l’ai appris d’eux-mêmes, Saadi prétendait que les pauvres n’étaient pauvres que parce qu’ils étaient nés dans la pauvreté, ou que, nés avec des richesses, ils les avaient perdues ou par débauche ou par quelqu’une des fatalités imprévues qui ne sont pas extraordinaires. «Mon opinion, disait-il, est que ces pauvres ne le sont que parce qu’ils ne peuvent parvenir à amasser une somme d’argent assez grosse pour se tirer de la misère en employant leur industrie à la faire valoir, et mon sentiment est que s’ils venaient à ce point, et qu’ils fissent un usage convenable de cette somme, ils ne deviendraient pas seulement riches, mais même très-opulents avec le temps.»
«Saad ne convint pas de la proposition de Saadi. «Le moyen que vous proposez, reprit-il, pour faire qu’un pauvre devienne riche, ne me paraît pas aussi certain que vous le croyez. Ce que vous en pensez est fort équivoque, et je pourrais appuyer mon sentiment contre le vôtre de plusieurs bonnes raisons qui nous mèneraient trop loin. Je crois au moins, avec autant de probabilité, qu’un pauvre peut devenir riche par tout autre moyen qu’avec une somme d’argent. On fait souvent, par un hasard, une fortune plus grande et plus surprenante qu’avec une somme d’argent telle que vous le prétendez, quelque ménagement et quelque économie que l’on apporte pour la faire multiplier par un négoce bien conduit.
«- Saad, repartit Saadi, je vois bien que je ne gagnerais rien avec vous en persistant à soutenir mon opinion contre la vôtre. Je veux en faire l’expérience pour vous en convaincre, en donnant, par exemple, en pur don une somme telle que je me l’imagine, à un de ces artisans pauvres de père en fils, qui vivent au jour la journée, et qui meurent aussi gueux que quand ils sont nés. Si je ne réussis pas, nous verrons si vous réussirez mieux de la manière que vous l’entendez.»
«Quelques jours après cette contestation, il arriva que les deux amis, en se promenant, passèrent par le quartier où je travaillais de mon métier de cordier, que j’avais appris de mon père, et qu’il avait appris lui-même de mon aïeul, et ce dernier, de nos ancêtres. À voir mon équipage et mon habillement, ils n’eurent pas de peine à juger de ma pauvreté.
«Saad, qui se souvint de l’engagement de Saadi, lui dit: «Si vous n’avez pas oublié à quoi vous vous êtes engagé avec moi, voilà un homme, ajouta-t-il en me désignant, qu’il y a longtemps que je vois faisant le métier de cordier et toujours dans le même état de pauvreté. C’est un sujet digne de votre libéralité et tout propre à faire l’expérience dont vous parliez l’autre jour.»
«- Je m’en souviens si bien, reprit Saadi, que je porte sur moi de quoi faire l’expérience que vous dites, et je n’attendais que l’occasion que nous nous trouvassions ensemble et que vous en fussiez témoin. Abordons-le, et sachons si véritablement il en a besoin.»
«Les deux amis vinrent à moi, et comme je vis qu’ils voulaient me parler, je cessai mon travail. Ils me donnèrent l’un et l’autre le salut ordinaire du souhait de paix, et Saadi, en prenant la parole, me demanda comment je m’appelais.
«Je leur rendis le même salut, et pour répondre à la demande de Saadi: «Seigneur, lui dis-je, mon nom est Hassan; à cause de ma profession, je suis connu communément sous le nom de Hassan Alhabbal.
«- Hassan, reprit Saadi, comme il n’y a pas de métier qui ne nourrisse son maître, je ne doute pas que le vôtre ne vous fasse gagner de quoi vivre à votre aise, et même je m’étonne que depuis le temps que vous l’exercez, vous n’ayez pas fait quelque épargne et que vous n’ayez pas acheté une bonne provision de chanvre pour faire plus de travail, tant par vous-même que par des gens à gage que vous auriez pris pour vous aider et pour vous mettre insensiblement plus au large.
«- Seigneur, lui repartis-je, vous cesserez de vous étonner que je ne fasse pas d’épargne, et que je ne prenne pas le chemin que vous dites pour devenir riche, quand vous saurez qu’avec tout le travail que je puis faire depuis le matin jusqu’au soir, j’ai de la peine à gagner de quoi me nourrir, moi et ma famille, de pain et de quelques légumes. J’ai une femme et cinq enfants, dont pas un n’est en âge de m’aider en la moindre chose: il faut les entretenir et les habiller, et dans un ménage, si petit qu’il soit, il y a toujours mille choses nécessaires dont on ne peut se passer. Quoique le chanvre ne soit pas cher, il faut néanmoins de l’argent pour en acheter, et c’est le premier que je mets à part de la vente de mes ouvrages. Sans cela il ne me serait pas possible de fournir à la dépense de ma maison.