Les Mille Et Une Nuits Tome III
- Автор: Galland Antoine
- Язык: французский
- Жанр: Сказки народов мира
Электронная книга - «Les Mille Et Une Nuits Tome III». Краткое содержание книги:
«Jugez, seigneur, ajoutai-je, s’il est possible que je fasse des épargnes pour me mettre plus au large moi et ma famille. Il nous suffit que nous soyons contents du peu que Dieu nous donne, et qu’il nous ôte la connaissance et le désir de ce qui nous manque; mais nous ne trouvons pas que rien nous manque quand nous avons pour vivre ce que nous avons accoutumé d’avoir, et que nous ne sommes pas dans la nécessité d’en demander à personne.»
«Quand j’eus fait tout ce détail à Saadi: «Hassan, me dit-il, je ne suis plus dans l’étonnement où j’étais, et je comprends toutes les raisons qui vous obligent à vous contenter de l’état où vous vous trouvez. Mais si je vous faisais présent d’une bourse de deux cents pièces d’or, n’en feriez-vous pas un bon usage, et ne croyez-vous pas qu’avec cette somme vous deviendriez bientôt au moins aussi riche que les principaux de votre profession?
«- Seigneur, repris-je, vous me paraissez un si honnête homme, que je suis persuadé que vous ne voudriez pas vous divertir de moi et que l’offre que vous me faites est sérieuse. J’ose donc vous dire, sans trop présumer de moi, qu’une somme beaucoup moindre me suffirait, non-seulement pour devenir aussi riche que les principaux de ma profession, mais même pour le devenir en peu de temps plus moi seul qu’ils ne le sont tous ensemble dans cette ville de Bagdad, aussi grande et aussi peuplée qu’elle est.»
«Le généreux Saadi me fit voir sur-le-champ qu’il m’avait parlé sérieusement. Il tira la bourse de son sein, et en me la mettant entre les mains: «Prenez, me dit-il, voilà la bourse, vous y trouverez les deux cents pièces d’or bien comptées. Je prie Dieu qu’il y donne sa bénédiction et qu’il vous fasse la grâce d’en faire le bon usage que je souhaite, et croyez que mon ami Saad, que voici, et moi, nous aurons un très-grand plaisir quand nous apprendrons qu’elles vous auront servi à vous rendre plus heureux que vous ne l’êtes.»
«Commandeur des croyants, quand j’eus reçu la bourse et que d’abord je l’eus mise dans mon sein, je fus dans un transport de joie si grand et je fus si fort pénétré de reconnaissance, que la parole me manqua et qu’il ne me fut pas possible d’en donner autre marque à mon bienfaiteur que d’avancer la main pour lui prendre le bord de sa robe et la baiser. Mais il la retira en s’éloignant, et ils continuèrent leur chemin, lui et son ami.
«En reprenant mon ouvrage après leur éloignement, la première pensée qui me vint fut d’aviser où je mettrais la bourse pour être en sûreté. Je n’avais dans ma petite et pauvre maison ni coffre, ni armoire qui fermât, ni aucun lieu où je pusse m’assurer qu’elle ne serait pas découverte si je l’y cachais.
«Dans cette perplexité, comme j’avais coutume, avec les pauvres gens de ma sorte, de cacher le peu de monnaie que j’avais dans les plis de mon turban, je quittai mon ouvrage et je rentrai chez moi sous prétexte de le raccommoder. Je pris si bien mes précautions que, sans que ma femme et mes enfants s’en aperçussent, je tirai dix pièces d’or de la bourse, que je mis à part pour les dépenses les plus pressées, et j’enveloppai le reste dans les plis de la toile qui entourait mon bonnet.
«La principale dépense que je fis dès le même jour fut d’acheter une bonne provision de chanvre. Ensuite, comme il y avait longtemps qu’on n’avait vu de viande dans ma famille, j’allai à la boucherie et j’en achetai pour le souper.
«En m’en revenant je tenais ma viande à la main, lorsqu’un milan affamé, sans que je pusse me défendre, fondit dessus, et me l’eût arrachée de la main si je n’eusse tenu ferme contre lui. Mais, hélas! j’aurais bien mieux fait de la lui lâcher pour ne pas perdre ma bourse. Plus il trouvait en moi de résistance, plus il s’opiniâtrait à la vouloir avoir. Il me traînait de côté et d’autre, pendant qu’il se soutenait en l’air sans quitter prise; mais il arriva malheureusement que dans les efforts que je taisais mon turban tomba par terre.
«Aussitôt le milan lâcha prise et se jeta sur mon turban avant que j’eusse eu le temps de le ramasser, et l’enleva. Je poussai des cris si perçants que les hommes, femmes et enfants du voisinage, en furent effrayés et joignirent leurs cris aux miens pour lâcher de faire quitter prise au milan.
«On réussit souvent par ce moyen à forcer ces sortes d’oiseaux voraces à lâcher ce qu’ils ont enlevé. Mais les cris n’épouvantèrent pas le milan, il emporta mon turban si loin que nous le perdîmes tous de vue avant qu’il l’eût lâché. Ainsi, il eût été inutile de me donner la peine et la fatigue de courir après pour le recouvrer.
«Je retournai chez moi fort triste de la perte que je venais de faire de mon turban et de mon argent. Il fallut cependant en racheter un autre, ce qui fit une nouvelle diminution aux dix pièces d’or que j’avais tirées de la bourse. J’en avais déjà dépensé pour l’achat du chanvre, et ce qui me restait ne suffisait pas pour me donner lieu de remplir les belles espérances que j’avais conçues.
Ce qui me fit le plus de peine fut le peu de satisfaction que mon bienfaiteur aurait d’avoir si mal placé sa libéralité, quand il apprendrait le malheur qui m’était arrivé, qu’il regarderait peut-être comme incroyable, et par conséquent comme une vaine excuse.
«Tant que dura le peu des dix pièces d’or qui me restait, nous nous en ressentîmes ma petite famille et moi; mais je retombai bientôt dans le même état et dans la même impuissance de me tirer hors de misère qu’auparavant. Je n’en murmurai pourtant pas. «Dieu, disais-je, a voulu m’éprouver en me donnant du bien dans le temps que je m’y attendais le moins; il me l’a ôté presque dans le même temps parce qu’il lui a plu ainsi et qu’il était à lui; qu’il en soit loué comme je l’avais loué jusqu’alors des bienfaits dont il m’avait favorisé, tel qu’il lui avait plu aussi! je me soumets à sa volonté.»
«J’étais dans ces sentiments pendant que ma femme, à qui je n’avais pu m’empêcher de faire part de la perte que j’avais faite et par quel endroit elle m’était venue, était inconsolable. Il m’était échappé aussi, dans le trouble où j’étais, de dire à mes voisins qu’en perdant mon turban je perdais une bourse de cent quatre-vingt-dix pièces d’or; mais comme ma pauvreté leur était connue et qu’ils ne pouvaient pas comprendre que j’eusse gagné une si grosse somme par mon travail, ils ne firent qu’en rire, et les enfants plus qu’eux.
«Il y avait environ six mois que le milan m’avait causé le malheur que je viens de raconter à Votre Majesté, lorsque les deux amis passèrent peu loin du quartier où je demeurais. Le voisinage fit que Saad se souvint de moi. Il dit à Saadi: «Nous ne sommes pas loin de la rue où demeure Hassan Alhabbal; passons-y et voyons si les deux cents pièces d’or que vous lui avez données ont contribué pour quelque chose à le mettre en chemin de faire au moins une fortune meilleure que celle dans laquelle nous l’avons vu.
«- Je le veux bien, reprit Saadi; il y a quelques jours, ajouta-t-il, que je pensais à lui en me faisant un grand plaisir de la satisfaction que j’aurais en vous rendant témoin de la preuve de ma proposition. Vous allez voir un grand changement en lui, et je m’attends que nous aurons de la peine à le reconnaître.»