Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
Sceptique, Delter voulut m'interroger avant que nous nous rendions à la prison. Je refusai. L'homme serra les poings, ses mâchoires jouèrent sous sa peau. Au bout de quelques secondes, Delter se détendit et sourit. Il dit de sa voix profonde: «Vous êtes un dur, Antioche. Allons. Ma voiture est en bas. Nous avons rendez-vous à 14 heures à la prison de Ganshoren.»
En route, Delter me demanda clairement si j'étais l'amant de Sarah. J'éludai la question. De nouveau il me demanda si j'étais juif. Je niai de la tête. Cette idée semblait l'obséder. Delter ne posa plus de questions. Il m'expliqua que Sarah Gabbor était une «cliente» très difficile. Elle refusait de parler à quiconque, même à lui, son avocat. Il admit également qu'elle avait manifesté, lorsqu'elle avait su que je venais à Bruxelles, le désir de me voir. Je réprimai un frisson. Ainsi, malgré tout, notre filin d'amour tenait toujours.
La banlieue ouest de Bruxelles aurait pu s'appeler «De Profundis». Ce fut un voyage au cœur de la tristesse et de l'ennui. Les maisons brunes composaient une étrange nuée d'organes, sombres et luisants, comme pétrifiés dans leur sang coagulé.
«Nous arrivons», dit Delter en s'arrêtant devant un vaste édifice au portail encadré de colonnes carrées en granit. Deux femmes, armées de mitraillettes, montaient la garde. Au-dessus d'elles était gravé dans la pierre: «Tribunal des femmes».
On nous annonça. Quelques secondes plus tard, une femme d'une cinquantaine d'années vint à notre rencontre. Un sale petit air suspicieux était plaqué sur son visage. Elle se présenta: Odette Wilessen, directrice de la prison. Avec un fort accent flamand, elle me répéta, en me fixant avec ses yeux d'oiseau funeste: «Sarah Gabbor a manifesté le désir de vous rencontrer. En fait, elle est au secret jusqu'à nouvel ordre, mais M. Delter ainsi que le juge d'instruction pensent qu'il serait positif que vous la voyiez. C'est une détenue difficile, monsieur Antioche. Je ne veux pas de complications supplémentaires. Sachez tenir votre place.»
Nous fîmes quelques pas, puis découvrîmes un petit jardin. «Attendez-moi ici», ordonna Odette Wilessen. Elle disparut. Nous patientâmes près d'une fontaine de pierre. Cette atmosphère, silencieuse et compassée, rappelait celle d'un couvent. Rien d'ailleurs ne laissait présager que nous étions dans un établissement pénitentiaire. Nous étions entourés de bâtiments gris, à l'architecture classique, sans le moindre barreau aux fenêtres. La directrice revint, accompagnée de deux gardiennes, vêtues de bleu, qui la dépassaient de vingt bons centimètres. Odette Wilessen nous pria de la suivre. Nous longeâmes une allée d'arbres puis une porte s'ouvrit.
Au fond d'un long couloir, un haut portail vitré se dressait, à l'intérieur même de l'édifice. De larges barreaux plats, couleur bleu ciel, striaient la vitre épaisse et sale. Je compris pourquoi la prison était invisible jusqu'alors. C'était un bâtiment dans le bâtiment. Un bloc de ferraille et de verrous, cerné de pierre. Nous approchâmes. Sur un signe de la directrice, une femme, de l'autre côté, actionna une serrure. Un cliquetis retentit. Nous pénétrâmes alors dans un autre espace, confiné, embrumé, où perçaient des néons blancs et aveuglants.
Le couloir continuait. La peinture bleu clair recouvrait tout: les grilles, qui barraient les fenêtres étroites, les murs, à mi-hauteur, les serrures, les panneaux métalliques… Ici, le jour ne pénétrait qu'à grand-peine et les néons blafards devaient griller toute l'année, jour et nuit. Nous suivîmes les gardiennes. Il régnait un silence lourd et absolu, comme une pression des grands fonds.
Au bout du couloir, il fallut tourner à droite, glisser une nouvelle clé, ouvrir une nouvelle porte. Je croisai une porte dont la partie supérieure était vitrée. Des visages de femmes apparurent. Elles s'affairaient autour de petites machines à coudre. Les regards se fixèrent sur moi. A mon tour je les observai quelques secondes, puis je baissai les yeux et repris ma route. Sans m'en rendre compte, je m'étais arrêté pour scruter ces êtres emprisonnés, pour y lire la trace de leurs fautes, comme une marque de naissance qui aurait stigmatisé leur visage. Plusieurs portes se succédèrent et ce furent encore d'autres activités – informatique, poterie, travail du cuir…
Nous continuâmes. A travers des barreaux plats et écaillés, j'aperçus une tache de jour, grise et morne. Des murs noirâtres entouraient une cour à ciel ouvert, au macadam fissuré, traversée par un filet de volley-ball. Le ciel de plomb ressemblait à un mur supplémentaire. Là, des femmes allaient et venaient, bras dessus, bras dessous, en fumant des cigarettes. Encore une fois leurs yeux m'enveloppèrent. Des pupilles d'êtres blessés, humiliés, meurtris. Des pupilles obscures et profondes, où perçait l'acuité d'un désir entremêlé de haine. «Allons», fit l'une des matonnes. Itzhak Del ter me tira par le bras. D'autres serrures, d'autres cliquetis se succédèrent.
Enfin nous accédâmes au parloir. C'était une grande pièce, plus sombre encore, et plus sale. L'espace était séparé en deux, dans le sens de la longueur, par une barrière de vitres dont les contours de bois et les tablettes affichaient toujours la sinistre couleur de layette. L'architecte de la prison avait sans doute cru judicieux d'ajouter cette touche délicate aux finitions du blockhaus. Notre groupe s'arrêta sur le seuil de la salle. Odette Wilessen se tourna vers moi:
– Cette entrevue est exceptionnelle, monsieur Antioche, je vous le répète. Sarah Gabbor est une femme dangereuse. Pas de vague, monsieur. Pas de vague.
D'un coup de menton, Odette Wilessen m'indiqua la direction à suivre, le long des compartiments. Je m'avançai seul, croisant les boxes vides. Mon cœur cognait plus fort à mesure que les vitres défilaient. Soudain je dépassai une ombre. Je revins en arrière et sentis mes jambes se dérober sous moi. Je m'écroulai sur un siège, face à la vitre. De l'autre côté, Sarah me regardait, le visage fermé à double tour.
49
Ma kibboutznik portait maintenant les cheveux courts. Sa tignasse blonde était devenue une jolie coupe au carré, délicate et lisse. Son teint, à l'ombre des néons, avait pâli. Mais ses pommettes tenaient toujours la dragée haute à la douceur de ses yeux. C'était bien la même petite sauvageonne, belle et tenace, que j'avais connue parmi les cigognes. Elle prit le combiné de communication.
– Tu as une sale gueule, Louis.
– Tu es magnifique, Sarah.
– Qui t'a fait cette cicatrice au visage?
– Un souvenir d'Israël. Sarah haussa les épaules:
– Voilà ce que c'est de fouiner partout.
Elle portait une chemise bleue, ample, aux manches ouvertes. J'aurais voulu l'embrasser, perdre mes lèvres dans les contours de son corps, en dévorer les lignes âpres et légères. Il y eut un silence. Je demandai:
– Comment vas-tu, Sarah?
– Comme ça.
– Je suis heureux de te voir.
– Tu appelles ça me voir? Tu n'as jamais eu le sens des réalités…
Je passai la main sous la tablette afin de vérifier s'il n'y avait pas de micros cachés.
– Raconte-moi tout, Sarah. Depuis ta disparition à Beit She'an.
– Tu es venu pour jouer les taupes?
– Non, Sarah. C'est tout le contraire. Ils m'ont autorisé à te rencontrer parce que j'ai promis de leur livrer des informations permettant de te disculper.
– Que vas-tu leur dire?
– Tout ce qui pourra démontrer ton rôle mineur dans le trafic des diamants.