Le vol des cigognes
- Автор: Гранже Жан-Кристоф
- Год: 2013
- Язык: французский
- Жанр: Триллеры
Электронная книга - «Le vol des cigognes». Краткое содержание книги:
Ce polar mouvementé et sanglant nous entraîne aux quatre coins du monde. Jean-Christophe Grangé alterne les descriptions très réalistes des pays traversés et les scènes d'action, tout en conservant comme fil conducteur une intrigue captivante et effrayante.
Publié aux éditions Albin Michel (Collection Spécial Suspense) en 1994, ce livre a été réédité dans la même collection en 1998 et est paru en Livre de Poche en janvier 1999
– Je veux t'aider, Sarah.
– Je n'ai pas besoin de ton aide. Mon avocat va me sortir de là. (Elle rit.) Je n'ai pas peur des Belges, ni des Suisses. Nous sommes les plus forts, Louis. N'oublie jamais ça.
Le silence, de nouveau, s'imposa. Au bout de quelques secondes, Sarah reprit, à mi-voix:
– Louis, nous n'en n'avons jamais parlé ensemble…
– Quoi?
Sa voix était légèrement enrouée.
– Les cigognes apportent-elles des bébés, dans ton pays?
Sur l'instant, je ne saisis pas la question. Enfin je répondis:
– Oui… Sarah.
– Sais-tu pourquoi on raconte ça?
Je me tortillai sur mon siège et m'éclaircis la voix. Deux mois auparavant, lorsque je préparais mon voyage, j'avais étudié cette question particulière. Je racontai à Sarah la légende germanique selon laquelle la déesse Holda avait fait de la cigogne son émissaire. Cette divinité gardait, dans les endroits humides, les âmes des défunts tombées du ciel avec l'eau de la pluie. Elle les réincarnait alors dans des corps d'enfants et chargeait la cigogne de les apporter aux parents.
J'expliquai aussi que, partout, en Europe ou au Proche-Orient, on croyait à cette vertu particulière des oiseaux au bec orange. Même au Soudan, les volatiles avaient la réputation d'apporter les enfants. Mais là-bas on vénérait une cigogne noire, qui déposait des bébés noirs sur le toit des cases… Je racontai d'autres anecdotes, apportai d'autres détails, mêlés de charme et de tendresse. Ce fut un instant de pur amour, aussi bref qu'éternel. Lorsque j'eus achevé mon récit, Sarah murmura:
– Nos cigognes ne nous ont apporté que la violence et la mort. C'est dommage, je n'aurais pas été contre.
– Contre quoi?
– Des enfants. Avec toi.
L'émotion déferla sur mon cœur comme une pieuvre de feu. Je me levai d'un bond et plaquai mes mains brûlées sur la paroi transparente. Je hurlai: «Sarah!» Ma femme sauvage baissa les yeux et renifla. D'un coup, elle se leva et souffla:
– Tire-toi, Louis. Vite, tire-toi.
Mais c'est elle qui prit la fuite, sans se retourner. Telle une Eurydice moderne – au fond d'un enfer de bois bleu ciel.
50
– Je souhaite rencontrer Simon Rickiel.
Itzhak Delter fronça les sourcils. Sa mâchoire en enclume s'entrouvrit:
– Rickiel, le type d'Interpol?
– Oui, répliquai-je. C'est avec lui que je souhaite m'entretenir.
Delter joua des épaules. Je perçus le froissement de sa veste. Nous étions dans le jardin de la prison de Ganshoren.
– Ça n'était pas prévu ainsi. C'est avec moi que vous devez parler. Votre témoignage me concerne en priorité: je dois juger de son intérêt pour la défense de ma cliente.
– Vous n'avez pas compris, Delter. Je ne suis pas en train de vous doubler. Mes révélations n'ont qu'un but: épargner à Sarah une peine de prison maximale. Mais cette affaire se déploie sur un plan international. Mon témoignage doit aussi être écouté par un homme d'Interpol, qui connaît la situation.
J'appuyai mes dernières paroles d'un sourire. Delter tirait la gueule. En fait, ma requête visait à éviter toute manipulation de sa part. Les propos de Sarah m'avaient fait comprendre que Rickiel détenait beaucoup d'informations. Cigognes ou pas cigognes, Max Böhm était dans le collimateur de la police internationale depuis un moment. En présence de l'officier, je parlerais en terrain de connaissance. De sa voix grave, Delter bourdonna:
– Vous vous foutez de moi, Antioche. On ne se moque pas impunément d'un avocat de mon calibre.
– Gardez vos menaces et appelez Rickiel. Je vous dirai tout, à tous les deux.
Delter me précéda vers le portail de granit. Nous prîmes sa voiture puis traversâmes la banlieue sous une fine bruine, jusqu'à Brxixelles. Durant le trajet, l'avocat ne dit pas un mot. Enfin, nous stoppâmes devant un immense bâtiment noir datant du siècle dernier, coincé entre deux horloges. La façade était percée de hautes fenêtres, déjà allumées. Des gardes armés affrontaient la pluie sans broncher, sous des gilets pare-balles.
Nous empruntâmes un large escalier. Au deuxième étage, Delter prit une suite de couloirs interminables, qui alternaient parquet grinçant et tapis râpés. Il semblait ici chez lui. Enfin, nous entrâmes dans un petit bureau de police, modèle standard – murs crados, lampe blafarde, meubles en tôle et machines à écrire datant d'avant-guerre. Delter s'entretint quelques minutes avec deux hommes en bras de chemise, presque aussi balèzes que lui, portant à l'épaule des Magnum 38. Je me demandai quel genre de veste pouvait dissimuler de tels engins.
Les hommes me lancèrent un regard morne. L'un d'eux passa derrière un bureau et posa les questions usuelles: nom, prénom, date de naissance, situation familiale… Il voulut ensuite prendre mes empreintes digitales. Par pure provocation, je dressai devant lui mes paumes rosâtres, lisses et anonymes. Cette vision lui causa un choc. Il bougonna quelques excuses puis s'éclipsa dans un autre bureau. Entre-temps, Itzhak Delter avait lui aussi disparu.
Je patientai un long moment. Personne ne daignait m'expliquer ce que j'attendais exactement. Je restai assis, à ruminer mes remords. L'entrevue avec Sarah m'avait bouleversé. Mes erreurs – et leurs conséquences – tournaient dans mon esprit, sans que je puisse arguer quoi que ce soit pour ma défense. Le crime, qu'on le pratique ou qu'on l'affronte, est un métier, qui exige intuition et expérience. Il ne suffisait pas d'être suicidaire pour être efficace.
Delter réapparut. Il était accompagné par un curieux personnage, un petit homme à la mine chiffonnée, dont la moitié supérieure du visage était glacée par d'épaisses lunettes en culs de bouteille. Cette frêle silhouette était engloutie dans un pull de camionneur à fermeture à glissière et un lourd pantalon de velours côtelé. Le bouquet était ses chaussures: l'homme portait d'énormes chaussures de sport, aux semelles épaisses et aux hautes languettes. De véritables pompes de rappeur. Enfin, à la ceinture, enfoui dans les replis du pull, on discernait un pistolet automatique: un Glock 17, modèle 9 millimètres parabellum – la copie conforme de celui de Sarah.
Delter s'inclina et fit les présentations:
– Voici Simon Rickiel, Louis. Officier d'Interpol. Dans l'affaire qui nous concerne, il est notre interlocuteur privilégié. (Il se tourna vers le petit homme.) Simon, je vous présente Louis Antioche, le témoin dont je vous ai parlé.
L'utilisation de mon prénom démontrait que l'avocat était décidé à jouer le jeu. Je me levai et m'inclinai à mon tour, gardant mes mains dans le dos. Rickiel me gratifia d'un bref sourire. Son visage était coupé en deux: ses lèvres s'arquaient alors que toute la partie supérieure était immobile, comme emprisonnée dans un bocal. J'imaginais d'une autre façon les officiers de la police internationale.
– Suivez-moi, dit l'Autrichien.
Son bureau ne ressemblait pas aux autres pièces. Les murs étaient immaculés, le parquet sombre et étince-lant. Un large meuble de bois se dressait au milieu, supportant un matériel informatique dernier cri. Je repérai un terminal de l'agence Reuter – qui diffusait, en temps réel, toute l'actualité mondiale – et un second terminal qui affichait d'autres informations, sans doute spécifiques à Interpol.
– Asseyez-vous, ordonna Rickiel en se glissant derrière son bureau.
Je pris un siège. Delter s'assit en retrait. De but en blanc, l'Autrichien résuma:
– Bien. Maître Delter m'a expliqué que vous souhaitiez témoigner, de votre propre gré. Il semble que vous déteniez des éléments qui pourraient nous éclairer sur cette affaire et peut-être alléger les charges qui pèsent sur Sarah Gabbor. C'est bien cela?
Rickiel s'exprimait en français, sans l'ombre d'un accent.
– Absolument, répondis-je.
Le flic marqua un temps. Il se tenait la tête dans les épaules, les bras croisés sur son bureau. Les écrans des ordinateurs se reflétaient dans ses lunettes, comme autant de petites lucarnes laiteuses. Il reprit: