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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Pendant une année, ce fut un déchaînement contre Slánský et les treize accusés, condamnés avant même d’avoir été jugés. Leurs proches les accablaient, leurs femmes les rejetaient, leurs enfants les dénigraient, des complices furent arrêtés par dizaines. Le procès des quatorze dura huit jours, on avait l’impression que, par moments, les accusés récitaient un texte appris d’avance, plusieurs réclamèrent pour eux-mêmes la peine capitale. C’était bien la preuve absolue de leur culpabilité, non ?

Massée devant les postes de radio qui retransmettaient les délibérations en direct, la population fut obligée d’admettre l’impossible. Slánský et les autres avouaient leurs crimes, des déclarations claires, précises, avec des détails qui ne trompaient pas, les accusés reconnaissaient leurs activités antinationales, il n’y avait plus de doute possible.

On pleurait en les écoutant.

La sanction pour haute trahison, espionnage et sabotage fut à la mesure des crimes avoués : onze condamnations à mort, trois à la prison à perpétuité. Huit jours plus tard, ils furent pendus.

Personne ne les pleura.

Ludvik s’était habitué à vivre entre Prague et Sofia, aux interminables voyages en train, mais les déplacements avaient cessé. Au bout d’une semaine, il avait demandé quand il verrait papa, Tereza avait répondu : « Bientôt mon chéri. » Il y avait eu le déménagement, il avait perdu sa chambre, ils se retrouvaient dans un appartement gris, il posait chaque soir la même question, Tereza répondait chaque fois : « Bientôt, mon chéri. »

Trois mois après la disparition de Pavel, elle déposa une demande de divorce. Il fut prononcé deux mois plus tard, elle récupéra son nom de jeune fille et la garde de son fils. Cette nuit-là, quand il demanda : « Quand il va revenir, papa ? », elle s’agenouilla, le prit par les épaules, avala sa salive, les mots lui éraflaient la gorge comme du gravier :

– Il est mort, mon chéri, tu comprends ? Papa est mort, il a disparu, pour toujours. Tu peux penser à lui mais tu ne le verras plus jamais. Papa, c’est fini. Tu n’as plus de papa. Il nous a quittés. Je vais m’occuper de toi, tout va aller bien, ne t’inquiète pas, je suis là, je ne te quitterai pas, je serai toujours avec toi.

À plusieurs reprises, Ludvik revint à la charge, Tereza lui répondit que son père pensait très fort à lui, il resterait son garçon adoré, elle le serrait contre elle et lui promettait de l’aimer toujours. Ils passaient des heures à regarder les photos d’avant, à parler de Pavel, à se rappeler les bons moments, les rires, les jeux, les promenades et les vacances. De beaux souvenirs.

Et puis, ils ne parlèrent plus de lui.

Joseph trouvait que Tereza n’aurait pas dû lui dire que son père était mort. Christine pensait, au contraire, qu’elle avait eu un courage inouï. Elle était son unique amie, avec elle Tereza n’avait pas besoin de dissimuler :

– J’ai la certitude, moi, qu’il est vivant, quelque part où on ne peut plus l’atteindre, il pense à nous à chaque instant, il sait que nous ne nous reverrons jamais, il ne peut nous prévenir pour ne pas nous compromettre, on doit faire comme s’il était mort, mais il vit, j’en suis sûre.

– Je le crois aussi, répondit Christine.

Tereza avait hésité à quitter son grand appartement près de l’Académie de musique parce qu’elle ne voulait pas s’éloigner de Christine, mais elle n’avait plus les moyens de payer le loyer. Elle avait trouvé un modeste deux pièces à Čelákovice, une lointaine banlieue, à proximité du lycée où elle avait obtenu un poste d’enseignante. Christine et Joseph étaient les seuls à ne pas lui avoir tourné le dos et à la soutenir.

Pavel s’était envolé depuis plus d’un an. Était-il mort ou vivant, libre ou prisonnier ? Joseph s’était renseigné, au risque d’être suspecté ; être député n’offrait aucune protection, on en avait arrêté des plus importants, aussi Tereza lui demanda-t-elle de ne plus intervenir. Elle avait tiré un trait sur le passé, brutalement, comme un abcès qu’on crève d’un coup, on a mal, on crie et puis la douleur disparaît. Elle devait le faire pour avoir une chance de survivre, pour en donner une à Ludvik, il avait le droit, à six ans, à une vie normale.

Une collègue du lycée s’inquiétait de voir Tereza se morfondre, elle aussi avait connu cette situation, son mari avait été arrêté deux ans auparavant, elle avait été obligée de divorcer et de le renier. Il était toujours en prison et elle était sans nouvelles de lui.

– Tu vas devenir folle si tu continues à penser à Pavel sans cesse, dit-elle.

Elle l’invita chez elle et lui mit un tricot entre les mains. Tereza se souvenait de sa propre mère et rien ne pouvait plus la dissuader, elle ne voulait pas lui ressembler. Mais son amie insista tant qu’elle se laissa faire et retrouva les réflexes oubliés de son enfance. Elles parlèrent tout l’après-midi en tricotant, de rien d’important, des enfants, du lycée et du concert de Tchaïkovski à la radio.

Tereza adopta le tricot comme principal passe-temps. Elle tricotait et elle ne pensait plus à Pavel. Elle fit des pulls à Joseph et à Christine, à Ludvik et à Helena. Le plus compliqué, c’était de se procurer la laine mais grâce à Joseph, elle n’en manqua jamais. Un jour, elle vit dans un journal de mode des pulls écrus de style irlandais, elle réussit à les reproduire d’instinct, sans patron. Elle était vraiment douée.

C’est à cette époque qu’apparut sur le visage de Tereza ce sourire qui ne la quitta plus : il détonnait avec le climat ambiant et le drame qu’elle avait subi, un sourire discret, qui la rajeunissait, lui donnait un air doux et ce visage serein et apaisé de bonne sœur.

Le dimanche qui suivit l’exécution de Slánský, Tereza fut invitée à déjeuner par Christine et Joseph. En ce début décembre 52, il pleuvait sans cesse. Depuis quelques semaines, ses anciens voisins bavardaient, à nouveau, avec elle, s’extasiaient sur Ludvik, si grand pour son âge. Avec son costume gris, sa cravate rayée, son air réfléchi, ils lui trouvaient une ressemblance étonnante avec son père. Ils lui tapotaient le menton et commençaient par s’exclamer : « Oh, qu’est-ce qu’il ressemble à… », ou : « Il sera grand comme… », et soudain ils s’immobilisaient, jetaient un coup d’œil à la ronde pour voir si on les avait entendus et affirmaient que le gamin était le portrait de sa mère si gentille. Ce qui ravissait Ludvik.

Durant le repas, Christine ne dit quasiment pas un mot ; pendant une heure, Tereza et Joseph parlèrent des enfants, des compliments que Ludvik écrivait tout seul, des progrès extraordinaires de Martin, il venait de fêter ses deux ans et s’emberlificotait dans des phrases interminables. Helena les inquiétait un peu, à quatre ans, c’était une enfant menue et solitaire, qui restait des heures à donner des ordres à sa poupée ou à dessiner des arbres. Elle avait un appétit d’oiseau et ne mangeait que des biscuits. Tereza se souvenait que Ludvik, en Bulgarie, était difficile avec la nourriture et…

– Vous n’avez rien d’autre comme conversation ? l’interrompit Christine.

– De quoi as-tu envie de parler ?

– Peut-être de ce qui vient de se passer. On revient au Moyen Âge et personne ne dit rien. Vous êtes aveugles ou quoi ?

– Que veux-tu dire ? demanda Joseph.

– Vous ne trouvez pas ça extraordinaire, vous, que sur les quatorze condamnés, il y ait eu onze juifs, ça signifie quoi ? Vous avez perdu la mémoire ? Cela ne vous rappelle rien ? Moi, je suis horrifiée, pas vous ?

– C’est ridicule ! s’emporta Joseph, comment peux-tu colporter de pareilles infamies, il n’y a pas d’antisémitisme dans ce pays, pas plus qu’en URSS ! C’est insulter nos démocraties populaires et se faire le complice objectif de nos ennemis capitalistes que de le prétendre. C’est un pur hasard. Slánský et les autres étaient juifs de naissance. Une simple étiquette. Ils ne croyaient pas et ne pratiquaient pas, ils étaient athées, ils n’ont pas été poursuivis parce qu’ils étaient juifs mais traîtres et criminels. C’est la triste vérité. D’ailleurs, moi-même, je suis d’origine juive, je n’ai jamais été inquiété, au contraire, j’ai été nommé directeur de mon laboratoire et professeur à l’université de médecine.

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